frendeites

Direche 0x200Chrétiens de Kabylie

Écrit dans un style alerte, clair et enievé, le livre de Karima Direche est accessible à tout lecteur intéressé par l’histoire de la Kabylie ou par celle des missions catholiques en terre d’Islam. L’auteur a procédé d’après des sources missionnaires, en tentant de les croiser avec des sources orales difficiles à réunir auprès d’intéressés qui ont émigré vers Alger ou les villes tunisiennes dès le début du XXe siècle, et vers la France à l’indépendance. L’introduction situe bien les enjeux : les conversions de Kabyles au christianisme ont toujours été l’objet de fantasmes, de la part des missionnaires jadis, espérant entamer le bloc musulman par les conversions de ces Kabyles, comme de la part des Algériens musulmans qui se plaisaient à dénoncer un colonialisme convertisseur dans un mouvement qui, numériquement, resta pourtant très réduit. Le premier mérite de ce livre est donc d’abord de désamorcer le mythe, à une heure où la recrudescence alléguée de conversions de Kabyles (au protestantisme, mais aussi au judaïsme) inquiète les autorités algériennes et vient nourrir rancœurs et suspicions.

Le livre de K. D-S. est d’abord un livre sur l’histoire de la Kabylie : région pilote mieux scolarisée qu’ailleurs, plus densément peuplée, c’est aussi une région agraire particulièrement pauvre, et meme misérable, affectée par les conséquences des insurrections de 1857, 1864 à 1867 et enfin de 1871, affectée aussi par les famines de 1867-1868, par le choléra... Les années 1870 sont une période noire, où le taux de mortalité infantile et enfantine est effarant, avec des épidémies de variole et de tuberculose. Les enfants survivants sont faibles et mal nourris. C’est souvent à la suite d’une maladie ou d’une guérison que se déclarent les souhaits de conversion, quand il ne s’agit pas de baptémes in articula mortis, comme c’est le cas par dizaines de milliers à l’hôpital Sainte-Eugénie, créé en 1894 par les sœurs blanches. Les familles étaient-elles alors au courant ? Rien ne permet de l’affirmer.

C’est dans ce contexte de délitement social que le cardinal Lavigerie, fondateur des pères Blancs, acquiert des domaines en 1869 pour des orphelins survivants, un an après avoir fondé la Congrégation des missionnaires d’Afrique (les Pères blancs). L’idée commune des colonisateurs français, partagée par Lavigerie, est que la Kabylie n’a connu qu’une islamisation partielle comme le montre la force du droit coutumier, et qu’elle est, selon l’expression de ce dernier, « le Liban de l’Afrique » ou « une autre Pologne à affranchir ». Les militaires et les Bureaux arabes se sont montrés hostiles à toute évangélisation de la région, d’abord tentée par les jésuites, mais le régime civil appliqué à l’Algérie en mars 1870 permet la liberté de l’apostolat. Le contexte difficile des années 1870-1880 va aussi encourager l’action des Pères blancs, ouvrant de petites salles de classe, mais surtout des dispensaires, et faisant des tournées médicales dans les villages voisins. Le passage par l’action scolaire et médicale, caractéristique des missionnaires du temps, est sans doute renforcé ici par l’isolement de la région, mais aussi par la précocité des migrations kabyles, dès les années 1870, qui expliquent un certain engouement pour l’école. Dans les années 1870, comme par la suite, les premiers convertis sont souvent des individus isolés, démunis et marginaux : veuves avec enfants à charge, jeunes adolescents orphelins de père, jeunes adultes en rupture avec leur famille, personnes âgées mourant de faim et de misère. Les écoles elles-mêmes oscillent entre orphelinats ou écoles pour les fils de notables locaux. Bref, « ce sont des conversions de la misère », écrit l’auteur, qui passent - un peu - par l’école, et fondamentalement par la maladie.

Mais que signifient au juste ces conversions, qui ne concernent guère plus que quelques milliers d’individus sur une population de 300 000 habitants au début des années 1870 ? L’examen de quelques parcours montre des baptisés adultes qui meurent en refusant l’extrême-onction, des retours, des échecs, des glissements, des apostasies (pour retourner à l’islam ou, à la fin de l’entre-deux-guerres, pour devenir protestants)... On voit, inversement, des pères musulmans qui font baptiser leurs enfants dans un espoir probable de promotion sociale. Même si les familles chrétiennes sont très encadrées par les missionnaires, on constate des va-et-vient subtils entre les deux religions, va-et-vient qu’analyse finement l’auteur : « jouer avec les rituels de l’une ou l’autre religion, s’accommoder des pratiques sacralisées logiquement incompatibles et renforcer les adhérences à l’univers traditionnel musulman sont des choses fréquentes et communes dans le monde des convertis de la première et seconde génération » (p. 74). La circoncision, le culte des saints, les pratiques magiques, le mariage avec la cousine (fût-elle musulmane), l’immolation du mouton pour le ‘id restent autant de traits partagés par les nouveaux chrétiens et par les musulmans. Ces convertis appelés apostats, renégats ou m’tourni restent intégrés dans la société locale : les musulmans se rendent à l’enterrement d’un chrétien, l’endogamie préférentielle est maintenue, tous se rendent à la djemaa. Comme il s’agit généralement de marginaux méprisés, leur conversion ne vient pas bouleverser la société locale. Les hameaux chrétiens s’installent en bas du village ancien. Ce sera l’émigration - précoce, massive et familiale - et l’épreuve des départs définitifs qui forceront ces chrétiens à choisir vraiment de rompre. La guerre d’Algérie, enfin, rendit leur neutralité impossible et posa des problèmes d’identité insurmontable. L’exemple connu de Jean Amrouche montre le choix d’une identité kabyle avant tout, en s’engageant en faveur de la culture berbère. Ce travail d’identité se fera en France.

Lavigerie meurt en 1892. Les Pères blancs aboutirent bien vite au constat de l’échec des missions en Kabylie. De nouvelles approches furent développées, en particulier par le père H. Marchal dans un texte de 1932 sur l’apostolat des Pères blancs en Afrique du Nord et par la conférence de Bou Nouh en Kabylie en 1937. Ce tournant de la fin des années 1930, ce renoncement à la conversion, est à vrai dire général dans les missions en terre d’Islam. On conclut alors à la nécessité d’une connaissance sérieuse de l’islam, du kabyle et de l’arabe : le projet, réalisé finalement en Tunisie, fut à l’origine du PISAI, aujourd’hui installé à Rome.

Le livre de Karima Direche-Slimani, bien informé, intelligent et vif, se lit avec plaisir. L’iconographie (de petites Kabyles en premières communiantes... ) ajoute à l’agrément de la lecture. On regrettera en revanche des notes vraiment trop succinctes et une présentation des sources indigente dans la bibliographie finale. Cela ne gênera sans doute pas la plupart des lecteurs intéressés qu’a sans doute visés l’auteur, mais rend difficile à un chercheur de reprendre, de compléter ou d’approfondir tel point du livre. Il faut souhaiter qu’un complément, lors d’une éventuelle réédition, ou la publication d’un article spécifique portant sur les sources du livre, permettent d’étoffer ces bases indispensables d’une recherche historique, en apportant le minimum d’érudition nécessaire à tout livre d’histoire qui doit fournir au plus près l’administration de la preuve. Cela ne met pas en cause le sérieux d’un livre utile, dont le sujet, en apparence restreint, ouvre à maintes réflexions sur les pratiques coloniales et missionnaires, sur les processus identitaires, sur l’utilisation du religieux dans les définitions de soi.

Catherine Mayeur-Jaouen
BCAI, 22-2006