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Couv la Porte Verte Cuenat 0x200Une « Porteuse de valises »

Hélène Cuénat raconte dans la Porte verte son engagement anticolonialiste pendant la guerre d’Algérie Avec la Porte verte, Hélène Cuénat, arrêtée en février 1960 et évadée en février 1961 de la Petite Roquette, témoigne de ce que fut son combat pour l’indépendance de l’Algérie. « Hélène Cuénat alias Claire Alard, trente ans, ancien professeur. Ex-membre de la cellule communiste de la Sorbonne. Elle était la maîtresse de Francis Jeanson. Une tigresse, ont dit d’elle les policiers qu’elle a couverts d’injures...» «Bio- » express publiée par Paris-Presse en date du 27 février 1960, sous la photo anthropométrique obligeamment fournie par la police pour illustrer un dossier fulminant consacré aux « Parisiennes du FLN » : le même jour, le Parisien criait haro contre ce « réseau terroriste » réunissant huit femmes « dévouées aux intérêts de ceux qui luttent contre la France », notant perfidement au passage que « plusieurs ne sont pas françaises de naissance. » Quarante-huit heures auparavant, l’Aurore était parti en guerre contre « cette brochette de misérables dont certaines, mêlant l’agréable à l’utile », filaient le « parfait amour avec le chef régional du FLN ». De toute façon, assénait Henry Bénazet, signataire de l’article, « la plupart, males ou femelles, n’étaient que de vils stipendiés », auxquels le FLN « versait des émoluments princiers pour effectuer leur abominable besogne… »

Hélène Cuénat était membre d’un réseau de soutien au peuple algérien en lutte pour son indépendance, le « réseau Jeanson ». Une « porteuse de valises », selon une expression qui fit alors florés. Ou encore une militante de « l’anti-France », pour reprendre le mot répété à cette époque par Michel Debré, pour déshonorer toute personne n’emboîtant pas le pas à celui qui se présentait toujours comme le premier chantre de l’Algérie française. Les quelques citations reproduites ci-dessus donnent un aperçu de la tonalité haineuse de l’essentiel de la presse de l’époque, à quelques exceptions près, dont l’Humanité, Témoignage chrétien, France Observateur. Dans ce cas précis, une haine à la fois sexiste et raciste, sur fond d’une guerre coloniale qui, deux ans auparavant, avait servi de cadre à un putsch substituant à une IVe moribonde une Ve République gaulliste jouant imprudemment, dans un premier temps, la carte du triomphalisme.

Retour en arrière. Fin des années cinquante, Hélène Cuénat, qui revendique sa « culture communiste », choisit le soutien direct au FLN. Citant Lénine, elle pose en principe : « Contre l’oppresseur colonial, le peuple du pays colonisateur et le peuple du pays colonisé sont solidaires. » À cette prise de conscience, il faut un détonateur personnel ; pour elle, comme pour d’autres, ce fut la révélation de la torture érigée en système : « Nous avons appris qu’on torturait dans les commissariats de police de Paris, dans le 13e arrondissement notamment. La torture accompagne nécessairement les guerres menées contre un peuple : si l’on était contre la torture, il fallait être contre la guerre, et si l’on était contre la guerre, il fallait être pour l’indépendance de l’Algérie ». Le récit publié quarante ans plus tard – la Porte verte — constitue un retour sur cette époque. Revue – on serait tenté de dire « revécue » – à travers le prisme du temps. Hélène de l’an 2001 raconte Hélène de la fin des années cinquante. À ce titre, son livre fait songer à celui de Madeleine Riffaud, On l’appelait Rainer, un peu le même genre de regard surpris de l’auteur se redécouvrant à plusieurs décennies de décalage, avec toutes les distorsions de l’âge : la résistance au nazisme dans le cas de Madeleine Riffaud, à la guerre coloniale pour Hélène Cuénat.

Le livre de celle-ci explore « ce moment privilégié, ce temps fort de ma vie », que constitue son engagement anticolonialiste durant la guerre d’Algérie, son arrestation, son jugement (dix ans ferme), et enfin son évasion de la Petite Roquette, « à partir de toutes les années que j’ai vécues depuis ». Une exploration douloureuse : la « porte verte », c’est la petite porte latérale par laquelle sa fille Michèle, âgée de sept ans, entrait dans la prison pour rendre visite à sa mère.

Aujourd’hui, Michèle est morte. Son aura imprègne l’ensemble du livre ; chaque fait rapporté est réapprécié, revisité à l’aune de la disparue. Le livre se clôt sur un mot de Michèle, -, retrouvé plus tard par sa mère : « Je suis bien contente qu’elle se soit enfuie/Je ne suis pas contente qu’e11e soit partie. » Ni introspection, ni essai historique, ni récit de suspense (la préparation de l’extraordinaire évasion d’Hélène Cuénat et de cinq de ses compagnes en février 1961), la Porte verte relève des trois genres à la fois et de quelque chose de plus encore. Les confidences d’une femme se voulant inlassablement à la recherche d’elle-même. Et, ce livre le montre, sachant se trouver à chaque échéance majeure de vie.

Jean Chatain
L’HUMANITÉ, 17 avril 2001