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On connaît malheureusement assez peu en France les travaux des historiens algériens sur l’Algérie ottomane. Serait-ce que, dans l’inconscient colonial, l’Algérie ne commence à exister que sous la domination française qui la rendrait intelligible, y compris à nombre de chercheurs et de savants ?

Pourtant, récemment, Abd El Hadi Ben Mansour, érudit et savant latiniste, a publié un passionnant Alger XVIe-XVIIe siècles. Journal de Jean-Baptiste Gramaye, évêque d’Afrique (Le Cerf, Paris, 1998). Et, sensiblement au même moment, Fatima Zohra Guechi soutenait son importante thèse, rédigée en arabe, sur Constantine, la ville et la société à la fin de la période ottomane ; cela à Tunis, lieu de recherche et d’enseignement de Hamadi Cherif, à qui on doit plusieurs publications fondamentales sur la Tunisie hussaynite.

Lemnouar Merouche, professeur émérite à l’université d’Alger, publie aujourd’hui le premier des quatre volumes qui formeront ses Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane. Certes, il vaudrait peut-être mieux qu’un vrai spécialiste de l’ère ottomane rende hommage à un tel livre plutôt qu’un contemporanéiste tel que l’auteur de ces lignes. Et pourtant, il importe que le droit des ignorants à la lecture et à l’appréciation soit préservé ; et il n’est pas besoin d’être forcément un spécialiste pointu pour percevoir la valeur d’un tel livre.

Ce travail, qui a été longuement mûri par son auteur au fil des ans, parfois dans des conditions difficiles, se veut être un juste hommage à ceux qui furent ses maîtres, au Caire puis à Paris - Mohammed Anis, l’historien égyptien de l’Egypte ottomane, et Ernest Labrousse, qui fut au tournant du XXe siècle l’une des figures les plus rayonnantes de la Sorbonne. Dans la lignée de l’Ecole des Annales et de Marc Bloch, Labrousse - avec quelques autres comme l’historien de la Méditerranée Fernand Braudel - s’est imposé comme le maître des études d’histoire économique.

Pourtant, ce livre est loin de se réduire à l’analyse des seuls mécanismes économiques. Certes, et en dépit des lacunes d’une documentation souvent décevante, il propose avec une éblouissante érudition et une grande sûreté de méthode une analyse des phénomènes monétaires et des mouvements de prix aux cours des trois siècles de l’ère ottomane de l’histoire de l’Algérie. Lenmouar Merouche chemine avec maestria au milieu des variations des monnaies - piastre sévillane, pataque, sultânî, boujou, etc... - et des oscillations des prix. A ce titre, Merouche a bien la stature d’un Labrousse algérien.

Mais aussi, son livre donne à voir l’évolution des fortunes, les liens entre pouvoir et richesse, les rapports entre les classes... Il contient de fines notations qui touchent à l’histoire des mentalités et qui dressent avec doigté, à partir de l’analyse de l’économie, des bilans des rapports internationaux. Il montre ainsi que la conquête française se situa au lendemain d’une grave crise, et dans un pays fragilisé où les pouvoirs dominants avaient fait bon marché de la sécurité alimentaire des gens en exportant à des fins de lucre des quantités inconsidérées de céréales dans des proportions incompatibles avec l’état des forces productives.

On l’aura deviné, un tel livre révèle au public francophone un solide historien, de double formation - arabe d’abord, française ensuite -, à la remarquable ouverture d’esprit, et qui se situe aux antipodes des idéologues de tout poil qui fleurissent de part et d’autre de la Méditerranée. Evidemment, aucune corrélation avec telles navrantes nostalgies coloniales que l’on rencontre encore si souvent sur ses rives nord, et qui constituent encore le dit et le non dit de trop d’historiens. Mais pas davantage de complaisance avec telles tendances is1amohéroïsantes d’une certaine histoire officielle algérienne qui sont si souvent encore le lot des productions de rive sud. Signe de cette ouverture, entre autres : la bibliographie, qui contient des titres en anglais, en arabe, en français, en turc... Merouche a travaillé, beaucoup travaillé, et, sans se soucier des modes, il livre tranquillement le résultat de ses recherches au public pour le bonheur de ses lecteurs.

On n’aura guère à noter que que1ques imperfections, lesquelles ne sont souvent, à vrai dire, que le côté pile d’une face assez sainement austère qui marque tout l’ouvrage. Ainsi, on pourra regretter que les innombrables tableaux chiffrés ne cèdent pas ici et là la place à des courbes ou diagrammes plus parlants. Et il est dommage que la bibliographie soit rangée selon un ordre alphabétique, et non thématique ; et que, contrairement aux normes bibliographiques internationales, les prénoms soient réduits à des initiales et la mention de l’éditeur trop souvent absente. Ce ne sont là que péchés véniels.

Avec Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane. 1. Monnaies, prix et revenus 1520-1830, le public savant et le public cultivé doivent saluer la parution d’un travail qui se hausse au niveau des livres fondateurs. On ne peut qu’attendre avec impatience les volumes suivants annoncés par l’auteur.

Gilbert Meynier

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