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Politique Religion 0x200Politique & Religion

Cet ouvrage d’un groupe de recherche pluridisciplinaire se présente comme la continuité de travaux antérieurs (Bresc, Veauvy et al., dir., 1993 ; 2000) qui, à défaut d’aborder la question du fait religieux dans ses articulations avec le politique, sinon de manière implicite, avaient toutefois abouti au constat que le politique dépasse toujours les limites de la sphère étatique, tandis que les religions, jamais statiques, se transforment et se renouvellent continuel1ement. Partant de ces résultats et ciblant son intérêt sur les intrications du politique et du religieux, ce travail approfondit une problématique enracinée dans un double comparatisme entre Moyen Âge et époque contemporaine d’une part, deux espaces temporels qui n’ont guère coutume de se rencontrer dans un seul et même ouvrage, et entre Sud et Nord de la Méditerranée d’autre part. L’approche est toutefois élargie dans l’espace avec une contribution de Laënnec Hurban, sociologue qui se consacre aux rapports entre culture, religion et politique dans la Caraibe, introduite à titre comparatif. La création de cet espace est ainsi l’occasion de porter un regard critique sur un certain nombre de représentations communes telle la vision d’un Moyen Âge sous domination de la sphère religieuse, la sécularisation comme mode d’explication des transformations observées depuis le XVIe siècle (séparation progressive de la religion et du politique, autonomie du politique, disparition du religieux) ou la présentation de l’espace méditerranéen en blocs opposés. Ce livre intimidant par son érudition se présente comme un précieux instrument de travail pour le lecteur. Face à la complexité de cette réflexion reliant passé et présent, à la finesse des analyses menées sur le foisonnement des formes du religieux et sur les rapports multiples, subtils et torturés entre religion et politique, il bénéficie, dans une introduction particulièrement massive, des repères indispensables à la lecture des quatorze contributions, d’une synthèse des résultats obtenus, mais également d’un lexique minutieusement détaillé et d’un vaste espace bibliographique.

Non conforme à une perspective diachronique, l’ouvrage est structuré en quatre parties dont la première regroupe trois contributions consacrées aux questions de guerre sainte, jihâd et croisade. Biancamaria Scarcia Amoretti, professeur des sciences de l’islam, commence par un examen appliqué des définitions dans l’intention de révéler ce qui est à l’origine de cette conduite offensive définie comme guerre sainte ; expression par ailleurs peu pertinente pour l’auteur qui préfère lui substituer celle de « guerre juste et pieuse ». Elle démontre en effet que le jihâd, quand bien même sa sainteté est-elle revendiquée, n’est pour autant pas une guerre sainte proprement dite mais entraîne en revanche une sacralisation du guerrier dès lors qu’il se sacrifie pour le bien collectif. Henri Bresc, professeur d’histoire médiévale, propose une relecture des historiens des croisades dont les récits, notamment de la Première Croisade (un mouvement eschatologique animé par des laïcs), regorgent de citations bibliques qui donnent sens aux actions des pèlerins, éclairent l’évolution globale des évènements et donnent à penser l’unité, le partage et la paix dans un monde en mutation. Enfin l’historien Pascal Buresi mesure le poids de l’appartenance religieuse dans un contexte d’affrontements aux frontières de la péninsule Ibérique (frontières internes à la chrétienté et frontière des royaumes chrétiens avec l’islam). Consacrant sa contribution aux trajectoires de trois chefs militaires charismatiques, il aborde ainsi la question des relations entre pouvoir central monarchique et périphérie frontalière, et démontre que les choix politiques sont encore, jusqu’à la fin du XIIe siècle, indépendants de l’appartenance religieuse.

Nelly Amri, professeur d’histoire médiévale, introduit la deuxième partie consacrée à la sainteté par une contribution sur la fonction politique des saints en Ifrîqiyya, s’interrogeant plus précisément sur ce que la production hagiographique renvoie comme images des rapports du saint au politique, ce qui lui permet d’exposer une étonnante dynamique du visible et de l’invisible. Ce gouvernement des saints, détenteur du vrai pouvoir par opposition au pouvoir politique, qui plus il se veut ésotérique et invisible, plus il est rendu visible par l’hagiographie, est en définitive présenté, par son intention de protection des populations, comme l’envers de l’État monarchique. L’historien Bernard Heyberger se penche ensuite sur le charisme de sainteté, et notamment sur l’histoire d’une religieuse mystique de l’Église maronite des années 1770, Hindiyya’Ujaymî. Pour comprendre les dérives criminelles de la sainte, l’auteur explore sa psyché, puis la structure du pouvoir dans la société maronite pour conclure que le phénomène de charisme sectaire est le révélateur d’une crise du pouvoir politique dans une société en voie de modernisation. Enfin Malika Zeghal, anthropologue de la religion, examine le dispositif religieux mis en place par la monarchie marocaine, ainsi que son évolution, à travers l’histoire du saint Abdessalam Yassine qui en 1974 lançait une objurgation au souverain et sharif Hassan II, se plaçant à ce titre dans la continuité des saints maghrébins détenteurs légitimes d’un pouvoir invisible supérieur au pouvoir politique. Il ressort que dans ce pays en transition, les rapports entre politique et religion s’inscrivent dans une relation de tensions et de redéfinitions constantes.

Aux prémices de la troisième partie, Annliese Nef, dont les recherches sont consacrées à l’histoire médiévale de la Sicile normande et islamique, objet qui permet de dépasser l’opposition communément faite entre un Occident laïque et un Orient religieux, analyse ici les modalités de sacralisation du pouvoir normand. Tentant de comprendre comment les Hautevilles puis Frédéric II répondent au défi que constitue la forte présence musulmane en Sicile aux XIIe et XIIIe siècles, l’auteur se demande dans quelle mesure cette situation exceptionnelle de pluralisme religieux exerce une influence dans la construction de l’État ? L’échec des différentes solutions élaborées par les deux dynastiesl l’incite à conclure que la place concédée aux Musulmans s’entend moins comme un renouvellement des caractéristiques de l’État que comme un moyen pour le souverain de tenir le religieux à distance. Les contributions des médiévistes André Vauchez et Giacomo Todeschini sont consacrées à la participation des instances religieuses aux diverses pratiques de partage de pouvoir et notamment à l’élaboration du bien commun. Tandis que le premier analyse les rapports entre la pratique de la circulation du pouvoir dans l’Église et la formation de la démocratie communale, dévoilant un modèle cistercien étonnant par son souci de faire circuler l’autorité, le second explore la spécificité de l’approche franciscaine de la définition du bien commun et détaille la théorie économique fondée sur le profit vertueux qui en découle. Â cette étape de l’ouvrage, le lecteur a pris connaissance des multiples formes du religieux et comprend que la diversité des élaborations doctrinales explique celle des implications politiques du religieux (fusion, légitimation, surveillance, constitution d’une véritable opposition religieuse). George Corm, économiste et historien, s’interroge ensuite sur la signification et la fonction de ce que l’on définit couramment comme un «retour du religieux». Ne correspondant à aucune réalité historique, ce phénomène contemporain révèlerait plutôt l’existence d’une crise religieuse instrumentalisée par une crise multiforme de légitimité politique, tant en Occident qu’en Orient musulman, c’est pourquoi l’auteur préfère substituer à l’expression «retour du religieux» celle de «recours au religieux» ; un recours politique qui conduit à un affaiblissement des deux sphères. L’anthropologue George Dagher clos la partie par une réflexion sur la radicalisation de l’identité confessionnelle au Liban. Tentant de comprendre dans quelles conditions les identités collectives se politisent pour aboutir à des conflits sanglants, il interroge un moment de l’histoire libanaise, la période 1840 à 1860, où se constituent et se durcissent les existences communautaires pour aboutir à de tragiques affrontements, et démontre à son tour que la religion constitue là encore le terrain sur lequel s’articule le politique. L’ouvrage s’achève par trois contributions dans lesquelles les identités contemporaines apparaissent de manière plus ou moins explicite dans les rapports entre politique et religion. Christiane Veauvy parcourt l’œuvre multiforme de Fabre d’Olivet (1757-1825), écrivain inclassable, tant théoricien que praticien, dont l’originalité est d’avoir expérimenté le rapport entre politique et religion de différentes façons, à cette époque charnière de l’entre-deux où ces concepts ne sont pas encore stables et où se constitue comme distinct du système religieux un système politique, puis économique. Enfin, après un détour par la Caraïbe, l’ouvrage se clôt par la contribution du sociologue Kamel Chachoua sur le suicide en Algérie. On pourra s’étonner que ce texte soit placé en fin d’ouvrage car, bien que le lien soit indirect, sa thématique constitue un apport essentiel à l’étude des rapports entre religion et politique. Il donne en effet à voir un phénomène frappé d’un tabou tant éthique, politique théologique, que l’auteur, au terme d’une enquête captivante, parvient à cerner comme révélateur de la société.

1. Deux étapes caractérisent la gestion de ce pluralisme par les souverains latins. L’accent est d’abord mis sur le christianisme royal ; ni le judaïsme, ni l’islam ne sont associés à l’État qui est revanche exalté par l’usage désacralisé des langues arabe et hébraïque. Dans un deuxième temps, les Musulmans sont déportés et placés sous protection directe du souverain tout en préservant une relative autonomie politique.

Emilie Barraud
REMMM, 126

La recension de cet ouvrage ne fut pas chose aisée

La recension de cet ouvrage ne fut pas chose aisée, non seulement parce qu’il s’agit d’un ouvrage collectif réunissant quatorze contributions mais parce que l’objet choisi, - les relations entre politique et religion en Méditerranée - reste trop large, comme sont larges l’espace (les rives nord et sud) et le temps (Moyen Âge et époque contemporaine). Un article sur les Caraïbes, proposé à titre comparatif, ajoute à cette impression première d’ensemble hétéroclite. Pourtant une (trop) longue introduction (pages 9 à 83 dont sept pages et demie de références bibliographiques) fait une mise au point théorique, un état de la question et présente l’argumentaire de l’ouvrage ainsi que chacune des contributions. Cependant, à la lecture de celles-ci, on s’aperçoit que l’introduction contient également ce qui ressemble à une synthèse mais, et surtout, à un ensemble de perspectives de recherche qui auraient peut-être mieux trouvé leur place à la fin du volume. Enfin, le regroupement des articles dans chacune des quatre parties n’est pas toujours heureux, en tout cas les critères n’en sont pas toujours explicités. Généralement, ils s’articulent deux par deux. Mais ce ne serait pas rendre justice au travail considérable des coordonnateurs de l’ouvrage que de se limiter aux aspects formels, dont la faiblesse tient sans doute en grande partie au fait qu’il s’agit du produit d’un séminaire. D’ai1leurs certains articles ont été déjà publiés intégralement ou partiellement ailleurs.

Quelle était l’intention des auteurs ? Nouer une problématique autour du lien entre religion et politique en Méditerranée, en privilégiant l’étude du christianisme et de l’islam et en comparant rive nord et rive sud, Moyen Âge et époque contemporaine. En rupture avec les analyses qui appréhendent les transformations des rapports entre politique et religion en termes de séparation progressive entre les deux sphères, les auteurs proposent une approche sociohistorique pour aborder l’espace de la Méditerranée sous l’angle des échanges et des conflits. Ils s’attachent à montrer la multiplicité et la complexité des liens entre politique et religion (opposition, recouvrement, séparation, imbrication), les moments de rupture ou de renversement, leurs enjeux, leur rôle dans la construction ou la déconstruction du lien social, les glissements identitaires d’un cadre social à un cadre confessionnel. Un des objectifs de l’ouvrage est de réfuter l’idée d’une évolution linéaire qui conduirait de la fusion entre sphère politique et sphère religieuse à leur séparation, plus précisément à l’autonomisation de la sphère politique, processus expliqué par la sécularisation. Le choix de l’espace méditerranéen est justifié par la coexistence des religions chrétienne et musulmane qui ont entretenu des rapports plus ou moins harmonieux selon les contextes. D’où l’importance pour les auteurs d’historiciser les faits analysés.

Un autre lieu commun que les auteurs cherchent à détruire est l’image d’un Moyen Âge uniformément dominé par le religieux et, concernant l’islam, celle de la confusion du religieux et du politique à travers l’espace et le temps. D’où la focalisation sur la frontière, entre États, religions, sociétés et au sein d’un même État, d’une même religion, d’une même société entre différentes instances de pouvoir et entre différents groupes. L’apport le plus significatif de cet ouvrage est de contribuer à déconstruire les notions de «politique» et de «religion» et de décentrer le regard des institutions vers les groupements informels, voire les individus, qui semblent redéfinir de nouveaux ordres symboliques et de nouvelles identités.

Sept médiévistes, un moderniste et six conremporanéistes nourrissent la réflexion entreprise par les coordonnateurs de l’ouvrage à des degrés divers. Leurs contributions sont organisées en quatre parties où se mélangent aires géographiques, religions et époques.

Croyances et conflits : guerres saintes ?

Deux articles traitent de la question de guerre sainte en islam et dans le christianisme à l’époque médiévale, tandis qu’un troisième se penche sur la notion de frontière dans ses rapports avec le pouvoir central à la même époque. B. Scarcia Amoretti se livre à un examen critique des différentes acceptions de la notion de jihâd et de ses implications idéologiques et théoriques. Si elle admet l’existence de la notion depuis les origines de l’islam, elle en conteste la sainteté ; plus exactement, elle propose de traduire ce terme par guerre juste et pieuse, effort sur la voie de Dieu qui entraîne plutôt la sacralisation du combattant. De même qu’elle réfute l’idée d’une réactivation du jihâd par la croisade. H. Bresc examine la notion de guerre sainte du côté chrétien à travers l’histoire des croisades. Il remet en question les représentations courantes en termes de violence, conquête, colonisation, expansion occidentale et propose une relecture du phénomène à la lumière des sources peu ou pas exploitées, en particulier l’œuvre de P. Alphandéry. Et c’est ainsi qu’il révèle la dominance du récit biblique dans la symbolisation de l’expérience des croisades ; la Bible constituant une norme de vie, une référence liturgique et une norme doctrinale. L’un et l’autre rejettent l’idée d’une opposition violente entre christianisme et islam lors de la première croisade et évoquent plutôt des « relations œcuméniques » entre chrétiens musulmans. P. Buresi appréhende la frontière (aussi bien les frontières internes à la chrétienté que les frontières des royaumes latins avec l’islam) en tant que terrain d’expérience pour l’État médiéval dans la Méditerranée latine. Il analyse les relations entre pouvoir central monarchique et pouvoir périphérique à travers l’exemple de trois acteurs principaux de la frontière, les concejos ou municipes, les seigneurs de la guerre, dont les trajectoires révèlent des mouvements de fond affectant l’histoire de la péninsule ibérique.

Sainteté, savoirs, pouvoirs

Les articles de cette deuxième partie traite des rapports entre pouvoir des saints et pouvoir politique au Maghreb. N. Amri s’intéresse au rapport des saints au politique dans l’Ifriqiyya médiévale, dont elle analyse les modalités de présence, de visibilité et d’intervention dans la vie des hommes. Elle met en miroir le gouvernement des saints, invisibles, territorialisés, au sein d’un espace régional du mysticisme, considéré comme le véritable pouvoir protecteur des populations et le gouvernement des hommes qu’il combat. M. Zghal analyse l’itinéraire d’A. Yassine, chef d’une organisation politique marocaine illégale, Justice et Bienfaisance qui représente un cas singulier au sein de la mouvance islamiste contemporaine et qu’elle qualifie de «saint politique islamiste». Elle le rattache à la fois à la longue tradition marocaine qui unit rébellion, sainteté et messianisme et à celle de l’islamisme politique des Frères musulmans. Cet article montre une nouvelle facette des relations entre sainteté et politique en islam. L’article de B. Heyberger nous transporte dans l’Orient chrétien du XVIIIe siècle, plus précisément dans la montagne libanaise, pour rendre compte de l’expérience mystique d’une religieuse originaire d’Alep, Hindiyya Ujaymî, sainte, charismatique et accusée de crimes. L’auteur met en scène les relations complexes entre sainteté et politique dans le contexte très particulier de la société maronite fortement segmentarisée des années 1770 où interviennent différents éléments : hiérarchie ecclésiastique, ordres religieux, famille de la «sainte», pouvoir local et pouvoir central et où la séparation entre sphère religieuse et sphère civile n’est pas nette.

Communauté, État, religion, démocratie

Communauté, État, religion, démocratie. A. Nef, qui vise à dépasser l’opposition entre un Occident laïque et un Orient religieux à une époque où la référence religieuse est utilisée pour asseoir le pouvoir des souverains, se penche sur la question du pluralisme religieux dans les sociétés médiévales conquises ou reconquises de Sicile, mais aussi de parties de la péninsule ibérique. Elle analyse les modalités d’intégration de populations musulmanes dans des royaumes chrétiens cherchant à respecter leur religion et à assurer leur autonomie juridique. Elle décrit les différentes solutions adoptées par les souverains latins de Sicile entre les XIe et XIIIe siècles et analyse les raisons de leur échec : absence de soutien de l’idéologie développée par les souverains souvent faibles ; relations complexes entre Église et différentes formes d’État où les souverains sont soupçonnés de pactiser avec les hérétiques ; volonté royale de mettre la référence religieuse à distance. Les deux articles qui suivent concernent l’ordre franciscain. A. Vauchez analyse les relations entre la pratique de la circulation du pouvoir dans l’Église et la genèse de la démocratie communale. Il montre le rôle fondateur des clercs universitaires dans le processus de démocratisation et de partage des pouvoirs au sein de l’ordre. De son côté, G. Todeschini examine l’approche franciscaine de la définition du bien commun. Il détaille la théorie économique, élaborée par les théologiens franciscains, fondée sur le marché, sur le profit vertueux et l’établissement de deux sociétés complémentaires orientées vers le salut éternel et le bonheur collectif sur terre. Ainsi l’espace de l’échange sur lequel repose la cité est transparent, moralisé et surveillé par les religieux. G. Corm critique la notion de «retour du religieux» et parle plutôt de «recours politique au religieux» à des fins de légitimation de pouvoirs en crise dans les démocraties à l’heure de la globalisation, ce qui conduit selon lui à la manipulation d’identités primaires, religieuses ou ethniques. G. Dagher met en perspective les conflits interconfessionnels au Liban, en remontant à la période 1840-1860 pendant laquelle se constituent les identités confessionnelles dans la montagne libanaise sous l’effet de facteurs locaux et internationaux. Réfutant les analyses essentialistes, il analyse le durcissement des identités maronite et druze qui conduit à des affrontements sanglants entre les deux communautés.

Religions, identités, politique La dernière partie est consacrée aux transformations des rapports entre religion et politique dans différentes sociétés et à différentes époques, ainsi que l’émergence de nouveaux ordres symboliques. C. Veauvy analyse l’œuvre de l’écrivain Fabre d’Olivet (1757-1825), auteur dramatique, journaliste politique et théosophe, qui expérimente une diversité de rapports entre politique et religion à une époque charnière où ces deux catégories sont en recomposition. Sa quête vise la transformation du rapport à l’autre et d’un nouveau rapport à l’ordre symbolique, mais elle demeure avant tout une quête identitaire de recherche de soi. Cette même quête, K. Chachoua la découvre à travers l’exemple du suicide en Algérie, phénomène en pleine expansion depuis l’éruption de la violence dans les années quatre-vingt-dix. Variables en fonction des catégories de sexe, les manières de se suicider sont, selon l’auteur, des analyseurs des fondements de l’ordre social. Il met ainsi en évidence les nouveaux rapports entre religion et politique, caractérisés par l’exaltation et la reconnaissance par les islamistes de la mort volontaire. Il conclut qu’une telle mort, qu’il qualifie d’innovation théologique et de transgression religieuse et morale, se greffe sur le désarroi individuel et social. Enfin, L. Hurbon analyse les rapports entre religion et génération dans la construction des religions afro-américaines mais aussi la construction de nouveaux mouvements religieux dans les Caraïbes à partir des années soixante-dix. Il identifie les moments de rupture et de continuité entre générations de descendants d’esclaves er montre que plus que toute autre expérience proprement politique, la religion constitue un creuset de savoirs et de techniques de contact entre ici-bas et au-delà, et favorise la reconstruction du lien entre les affranchis au sein des confréries, la construction d’un passé absent, une anamnèse de l’Afrique.

Sossie Andézian
Archives des sciences sociales des religions, n° 148, oct.-déc. 2009

Les études réunies dans ce recueil de 438 pages

Les études réunies dans ce recueil de 438 pages auquel collaborent de nombreux spécialistes visent à éclairer les relations qu’entretiennent religion et politique dans les pays du bassin méditerranéen et comment elles évoluent au cours de l’histoire. Une longue introduction théorique signée par les trois responsables de l’ouvrage définit cet enjeu et en déploie subtilement les articulations.

Cette confrontation entre religion et politique engage principalement le christianisme et l’islam. Dans les régions de diffusion du christianisme une séparation s’opère ou semble s’opérer entre la religion et la politique, qui restent confondues dans les régions de diffusion de l’Islam. Mais cette distinction n’est pas si simple, et l’ouvrage analyse les formes régionales ou nationales de ce rapport. Il en fait apparaître la complexité effective et l’évolution dans les différentes conjonctures. En France même, on doit prendre en compte la diversité de ses nouages s’agissant du nord ou du sud du pays - son versant méditerranéen étant ici privilégié. Est particulièrement soulignée et interrogée la propension française à confondre universalisme et francocentrisme selon les termes d’Edouard Saïd, et à identifier laïcité et neutralité de

La scène publique.

Cet ouvrage dont les analyses nuancées ne peuvent être résumées en quelques lignes a le mérite d’arracher à sa schématisation la conception des rapports entre politique et religion et les oppositions culturelles auxquelles elle donne habituellement lieu. Il remet en chantier des représentations qui relèvent souvent plus d’une doxa que d’une analyse du réel dans sa complexité et son histoire. Parmi les auteurs qui, contribuant à ce recueil, ont de quelque manière rapport à la réalité libanaise on citera Nelly Amri, George Corm, Georges Dagher. Mais chaque étude est éclairante à la fois pour le champ particulier qu’elle explore et pour la réarticulation de la question générale des rapports entre «Politique et religion en Méditerranée». Cet ouvrage qui touche à une question fondamentale de l’organisation des sociétés est éclairé et rendu accessible aux non spécialistes par un lexique des termes ainsi que des noms propres auxquels il fait recours.

Fr. Collin
Revue des Lettres et de Traduction, n° 13, 2008