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Les courtisans juive 0x200Les courtisans juifs des sultans marocains XIIIe-XVIIIe siècles

La présence de courtisans juifs à la cour des Sultans mérinides (XIIIe siècle) est perçue comme une manifestation discordante au vu de la situation sociale et du passé récent de leur groupe d’appartenance. L’émergence des premières lignées de courtisans juifs dans les cours espagnoles et orientales (entre le Xe et XVe siècles) a pu créer le « précédent » augurant l’apparition d’un phénomène similaire de l’autre côté de la zone d’influence andalouse, sur la rive africaine. Ainsi, après l’expulsion définitive des juifs ibériques (1492) et l’installation de bon nombre d’entre eux au Maroc, les sultans des trois dynasties successives recruteront des financiers, des conseillers ou des ambassadeurs descendants de ces immigrés. De plus, tous ces hauts dignitaires appartiennent à d’éminentes familles. Quels événements ont précédé l’ascension de cette élite issue d’une société minoritaire vivant en terre d’islam ? Comment situer ce phénomène sur l’échelle des valeurs admissibles par la société majoritaire ? Peut-on l’attribuer à une évolution des mentalités favorisée par une conjoncture favorable ? Faut-il les distinguer des Hofjuden, les juifs des cours européennes ? Aucune réponse n’est possible sans admettre a priori que les réalités politiques et sociales avaient bousculé les interdits concernant l’octroi de pouvoir aux non musulmans, modifié les mentalités et permis l’accès à des voies théoriquement prohibées.

C’est cette histoire, passionnante, que raconte Nicole Serfaty, docteur en langue et civilisation juives en terre d’islam.

Dossiers secrets de l’Histoire

Islamisé au VIIIe siécle

Islamisé au VIIIe siécle, le Maroc comptait, depuis des centaines d’années une population juive enracinée quoique discrète. Après la régression imposée par le régime intransigeant des Almohades, l’avènement de la dynastie mérinide au XIIIe siècle coïncide avec la timide apparition de lignées de courtisans juifs à la cour des sultans, qui devaient se cristalliser en une nouvelle classe sociale, encore à l’honneur sous les premiers alaouites.

Intriguée par la paradoxale ascension de juifs soumis au statut de dhimmi, Nicole S. Serfaty s’est interrogée sur les « conditions qui ont rendu possible l’émergence et le maintien d’une élite juive influante évoluant indifféremment dans les deux sociétés ». Il s’agissait aussi d’expliquer le positionnement du « Prince des croyants » à l’égard de ces dignitaires non musulmans.

Dans son étude, l’auteur met précisément en relief les mécanismes sociaux qui ont permis à quelques familles juives de fréquenter les plus hautes sphères du sultanat. Tout d’abord, elle considère la présence de juifs de cour en Espagne et en Orient, du Xe au XVe siècles, comme un « précédent » favorable à leur intégration dans les cercles politiques sud-méditerranéens. Une impulsion décisive viendrait d’ailleurs des mégorashim - juifs fraichement expulsés de la péninsule ibérique -, couramment sollicités comme ambassadeurs auprès des cours européennes dont ils avaient la pratique.

A travers les destins des Ben Waqqasa, Ibn Batash, Ben Zamirou, Pallache et quelques autres, Nicole S. Serfaty évalue la lente maturation des mentalités qui a ouvert le mellah et généré des mutations sociales qui ont fini par l’emporter sur le principe théorique d’exclusion des non musulmans.

Information Juive n° 196, mars 2000

Pour reprendre les propos de Nicole S. Setfaty...

Pour reprendre les propos de Nicole S. Setfaty, « à partir du moment où il y a une cour au Maroc, il y a des Juifs » ! Conseillers, diplomates, ambassadeurs, agents et interprètes intégrés, la présence de juifs à la Cour marocaine est une constante, qu’il s’agisse, des dynasties mérinide, wattasside, saadienne et alawite. Succédant à la domination sanguinaire des Almohades, sous la dynastie mérinide (XIIIe-XVe siècle) apparaît la tolérance, voire la bienveillance à l’égard de la minorité juive. Après l’expulsion d’Espagne (1492), les premières missions de liaison sont occupées par des agents officiels juifs : liens entre le Maroc, d’une part, et l’Espagne et le Porturgal, d’autre part. Haroun Ibn Batash est l’un de ces juifs dont le dernier sultan mérinide Abdelhaq « fit son familier et son intime, au point que le royaume passa entre ses mains. » !

Abraham Ben Zamirou est en contact permanent avec les occupants portugais (côte marocaine atlantique). Interprète officiel (1510 1527) du roi Emmanuel 1er, il est aussi rabbin de Safi. Jacob Roti (1536-1550), s’engagea à Fès auprès du dernier sultan wattasside, qu’il représentait auprès du Roi du Portugal Jean III. Autre personnage juif illustre, Samuel Pallache. De 1609 à 1615, il fut le premier ambassadeur, disposant d’armoieries propres, et, négocia avec les Hollandais le premier traité de Paix entre Un État musulman et un non musulman. Il sera aussi émissaire du sultan auprès de l’Espagne, du Portugal, de la France et de l’Italie. A Amsterdam, il fera connaissance avec la diaspora marrane qu’il va aider à se rejudaïser. La famille Pallache est aujourd’hui à la tête d’une des plus grandes banques marocaines. Il faut évoquer Joseph et Abraham Maimran, conseillers du sultan Moulay Isma’il, et sheikh-al yhûd, chef de la communauté juive de Meknès. Leurs rivaux, Ben Attar et Ben Quiqui, sont de fins commerçants et diplomates : ils conclurent un traité de paix avec les Anglais. En 1665, quand intervient le changement dynastique qui place les alawites à la tête du pouvoir, les juifs jouent aussi leur rôle. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les juifs sont essentiels, et Jacob ben Idder, qui accomplit des missions politiques et commerciales pour le compte du sultan, est la preuve de cette présence juive à la Cour. S.M. Hassan II, issu de cette dynastie continue à entretenir avec les juifs des relations cordiales et de confiance.

Actualité juive, n° 626, 7 octobre 1999

La gageure de Nicole Serfaty

Un nouvel ouvrage sur le judaïsme nord-africain vient de paraître. Il est signé Nicole Serfaty et s’intitule : « Les courtisans juifs des sultans marocains, XIIIe-XVIIIe siècle (hommes politiques et hauts dignitaires ». Editions Bouchène (France), préface Haïm Zafrani.

Nicole Serfaty, d’origine marocaine, est docteur en langues et civilisations juives en Terre d’Islam ; elle fait des recherches sur le judaïsme nord-africain, ce qui nous a valu ce travail. L’ouvrage commence par un préambule historique sur l’évolution de la cohabitation judéo-musulmane au Maroc du VIIe au XIIIe siècle. Ce qui retient le plus l’attention à ce stade est la partie consacrée aux « effets fluctuants de l’islamisation ».

Viennent ensuite les deux parties de l’ouvrage. La première partie, « Typologie du phénomène judéo-courtisan », situe le phénomène au niveau de l’Espagne et de l’Orient du Xe au XVe siècle, avant d’en venir aux premiers Juifs marocains présents à la cour du Sultan entre le XIIIe et le XVIe siècle (chapitre I et II).

La seconde partie, « Conseillers et diplomates judéo-marocains », traite, comme son nom l’indique, du rôle qui fut celui des diplomates juifs dans les relations internationales du Maroc, notamment avec le Portugal au XIVe siècle, de l’influence de certaines familles juives du maintien des conseillers juifs à travers les changements dynastiques, de l’intégration des Juifs à la cour et du concept de Juif de cour. Voici donc un projet monumental que Nicole Serfaty a cerné avec bonheur en 249 pages. Chaque phrase est le fruit d’une réflexion profonde et l’on peut dire que l’ouvrage, pourtant riche en données historiques, suggère plus de reflexions qu’il n’apporte d’informations. Plutôt que de prendre le risque de disserter sur son contenu et de s’inscrire en deçà de l’étendue et l’attention qu’il mérite, Al Bayane a préféré poser certaines questions à l’auteur. Entretien.

Al-Bayane : Je dois dire que l’on se trouve, à la lecture de votre ouvrage, quelque peu surpris... Quand on connaît la ravissante personne que vous êtes, toujours gaie, le sourire immuable et constamment le mot pour rire, on s’attend de votre part, plutôt à un roman qu’à un ouvrage aussi fouiné, aussi précis, aussi documenté, mais aussi, faudrait-il l’ajouter, de lecture agréable. On a l’impression d’avoir affaire à deux Nicole : celle que nous connaissons et celle qui surgit dans la solitude de la recherche et l’écriture. Comment ces deux personnes cohabitent-elles ?

Nicole Serfaty : La tentative d’écrire un roman ne me quitte jamais, elle est permanente et vive mais pas encore au point d’apparaître comme une nécessité et une urgence. En revanche, la démarche qui consiste à aller exhumer une histoire inédite, apte à combler des vides occupés par des stéréotypes et assouvir ma propre curiosité quant au passé de mes ancêtres vivant au Maroc, durant un double millénaire, s’est imposée à moi comme un devoir, le fameux devoir de mémoire auquel nul ne doit se soustraire sans craindre de se dissoudre... En chaque individu, il y a sans doute, un grand nombre de créatures qui cohabitent, pour le meilleur et pour le pire. Pour ma part, je les abreuve toutes aux sources de ma double culture judéo-arabe et de ma double appartenance franco-marocaine. Ne peut-on exprimer cette dualité enrichissante et toutes ces choses sérieuses avec un large sourire ?

Al Bayane : On constate à sa lecture que votre bibliographie est très sélective, mais aucun titre ne rappelle celui de votre ouvrage : « Les courtisans juifs des sultans marocains (XIIIe-XVIIIe siècles) ». Serait-ce le premier travail sur la question ? Et pourquoi pricisément ce thème et cette période ? Nicole Serfaty : C’est le premier ouvrage qui s’intéresse exclusivement à un tel sujet. La plupart des historiens du judaisme marocain ont signalé l’existence d’un phénomène judéo-courtisan sans le développer et sans insister sur sa spécificité ; les noms des familles Pallache, ou Maimran apparaissent bien dans leurs ouvrages sans pour autant que leur rôle politique et diplomatique ait été souligné et mis en exergue. J’ai donc entrepris d’analyser dans quelles conditions ce phénomène social avait pu se manifester avec une marge d’action plutôt réduite en établissant ce qu’on pourrait appeler une « socio-génèse », autrement dit, quand, comment et pourquoi quelques-uns des membres de la société minoritaire s’étaient hissés aussi haut dans la hiérarchie. Mon étude s’arrête à la fin du XVIIIe siècle, dès lors que les Tujjar as-soltan prennent le relais des Shab as-soltan.

Al-Bayane : Pourquoi ne vous êtes-vous pas étendue sur les courtisans juifs sous la dynastie alaouite jusqu’à une époque récente, le XIXe siècle, par exemple ?

Nicole Serfaty : Cette question m’a été posée fréquemment et je pourrais répondre qu’après avoir scruté près de six sièdes de l’histoire du Maroc durant quatre ans, je me suis moi-même essoufflée tout comme le phénomène qui était au centre de mes recherches. Plus sérieusment, nous observons qu’au XIXe siècle, au moment où l’immixtion européenne devient inéluctable, le contexte socio-politique est en en pleine mutation, au Maroc comme partout ailleurs, et les juifs se sont trouvés mêlés davantage au commerce et aux échanges internationaux qu’à la politique et aux affaires intérieures.

Al-Bayane : On découvre, tout au long de la lecture de votre ouvrage, que la cohabitation judéo-musulmane s’est faite, depuis l’avènement des Arabes au Maroc, en dents de scie, avec deux constantes majeures : la douloureuse et longue lutte des juifs pour la sauvegarde, au prix fort, de leur religion, et la lente progression des élites juives vers les sommets de la société ? Quelle moralilé retenez-vous, personnellement, de cette expérience historique ?

Nicole Serfaty : Les sociétés juives et musulmanes, qui ont vécu ensemble une si longue histoire sur cette terre du Maghreb Extrême, demeurent une énigme pour ceux qui seraient tentés d’énoncer un diagnostic sociologique hâtif en réponse à la question de savoir si elles ont vécu une union idyllique, libre ou épisodique. Il est beaucoup plus intéressant, me semble-t-il d’aller débusquer les termes du compromis, le secret des interactions communautaires et, finalement, l’évolution des mentalités en dépit du facteur religieux qui est, comme nous le savons, la pierre d’achoppement de toute tentative de cohabitation. Le recours à l’histoire nous contraint à admettre la constante lenteur du fonctionnement social qui aboutit à l’adaptation fragile de chacun des éléments moteurs à l’ensemble du rouage. La lutte de l’élément juif pour préserver à tout prix son identité religieuse n’en n’a pas grippé pour autant le fonctionnement.

Al Bayane : Pourquoi l’expérience andalouse a-t-elle fait date dans la promotion du juif marocain ?

Nicole Serfaty : Peu après la conquête de ma péninsule ibérique par les troupes de Tariq Ibn Zyad, les échanges sont incessants entre les deux rives du détroit et tous ces flux d’hommes et d’idées ont abouti à l’infiltration profonde et définitive de la civilisation arabo-andalouse au Maroc. Le mythe et le modèle d’Al-Andalous servent de référence permanente : les mœurs, la culture, les arts et la cour y puisent leur inspiration. En sachant qu’un grand nombre de juifs demeurés célèbres avaient pu y accéder à de hautes responsabilités, il n’est pas injustifié de penser que l’avènement de courtisans juifs marocains s’est inscrit dans la continuité de ces mouvements nés de rapports constants de proximité, de liens intellectuels et économiques.

Al-Bayane : Pourquoi les différentes dynasties ne semblent pas, dans la question juive, s’enrichir de l’expérience de celles qui les ont pricédées. Il y eut, par exemple, un pas en avant sous les Mérinides, c’est le recul sous les Almohades, malgré le brillant Abou Youssef Yacoub car, avec Yacoub al-Mansour c’était plutôt le retour à l’austerité de la doctrine d’Ibn Toumert, et les juifs n’avaient plus que le choix entre la conversion à l’islam, l’exil ou la mort ? Au demeurant, à cette époque, le tarif était le même en Espagne.

Nicole Serfary : Le tracé de l’histoire, sous n’importe quelle latitude, est loin d’être linéaire et les récents événements, que ce soit en Yougoslavie ou en Autriche, nous prouvent bien que les leçons de l’histoire sont loin d’impressionner gouvernants et gouvernés. Sous les dynasties A1mohade ou Mérinide et ultérieurement, les juifs sont soumis aux mêmes aléas que leurs voisins musulmans mais ils peuvent aussi tenir lieu momentanément de catalyseur en période de crise ou d’inter-règne. Il n’en reste pas moins qu’après des mouvements de recul et des avancées effectives, le processus d’intégration de la minorité juive a continué d’évoluer favorablement.

Al Bayane : A cause d’une conception naïve et idéaliste du passé, nous avons assisté, lors de la derniere période, à certaines impasses dans l’enseignement de l’histoire ancienne et récente du Maroc. Nul doute que l’élément confessionnel juif marocain y retrouvera la place qui est la sienne. Quel intérêt serait pour les jeunes Marocains, aujourd’hui, par exemple, d’étudier la vie de juifs comme Ben Zamirou, le fameux Pallache ou Maimran ?

Nicole Serfaty : Cette question, d’apparence inoffensive, donne un sens à mon ouvrage. La nouvelle génération d’historiens marocains fait un travail de fond et de dépoussiérage d’une science accaparée par la colonisation qui l’a éloignée de l’objectivité minimale. Un grand nombre d’ouvrages éminents sont disponibles mais la tâche est loin d’être achevée, et l’histoire du judaïsme marocain, est aussi en pleine restauration. Pour les jeunes marocains tout ce qui concerne leur patrimoine historique est intérressant, de l’occupation romaine à la dynastie alaouite, en passant par les mouvements confrériques ou la présence juive attestée bien avant l’arrivée de l’islam dans cette contrée.

Al-Bayane : Il n’est meilleure façon de se faire une idée réaliste du présent et de l’avenir, que d’étudier l’histoire. Peut-on encore parler d’avenir des juifs au Maroc ? Et comment, le cas échéant, voyez-vous cet avenir ?

Nicole Serjary : Les racines juives sont solidement ancrées au Maroc et les témoignages de fidélité sont innombrables à travers la littérature, les ouvrages scientifiques, la musique, les traditions culinaires, la langue, la volonté d’initier la paix... Les juifs originaires du Maroc vivant à l’étranger expriment tous leur double appartenance du fait que leur Paradis n’a jamais été perdu et qu’ils le retrouvent quand ils le souhaitent, toujours avee une émotion intense. Je vois plus un devenir à inventer qu’un avenir improbable.

Propos recueillis par Omar Mounir
El-Bayane, 24 mars 2000.