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Chroniques alg t1 0x200Chronique

Fils d’un banquier parisien, le docteur Martini, chirurgien, obtient au concours son premier poste, celui de l’hôpital d’Orléansville où il s’installe au printemps 1955. Il avait huit ans plus tôt accompagné son père, venu inspecter une succursale de sa banque à Alger. Son engagement, au sortir de l’adolescence, dans la résistance des Francs-Tireurs et Partisans, puis sa pratique quelques années au parti communiste, ont aiguisé le sens critique, et le non-conformisme ordonné d’un jeune bourgeois parisien, pragmatique, passé par l’internat des grands hôpitaux. Son choix de l’Algérie relève du hasard, car il n’a pu présenter le concours du poste de Marie-Galante, aux Antilles. L’anticolonialisme du Dr. Martini est celui d’un jeune médecin, métropolirain et rationaliste. Il en conduira quelques-uns au gaullisme, et plus tard à s’engager contre l’OAS, quelques-uns à soutenir l’OAS. Le Dr Martini privilégie l’attachement à son métier et à ses patients, jugeant les hommes à leurs actes. Celà nous vaut un beau portrait du professeur Goinard, le maître de la chirurgie en Algérie, plus actif, dans les faits, que certains anticolonialistes de métier dont l’aureur nous trace des croquis acérés. Ce choix explique comment le Dr. Manini, par l’estime qu’il porte à son collégue Masseboeuf, médecin établi à Ténès, accepte d’héberger les survivants du « maquis rouge », implanté, avec « un optimisme irresponsable » (p. 100), par le Parti communiste Algérien dans la région d’Orléansville.

Chroniques alg t2 0x200Cela lui vaudra d’être d’abord assigné administrativement à résidence en juillet 1956, puis incarcéré à Oran pendant un an. Condamné avec sursis, il est alors libéré et expulsé vers la France. Il choisit d’aller en septembre 1957 s’installer en Tunisie, nouvellement indépendante, dont la Santé publique recherche des chirurgiens francophones. Il exercera à l’hôpital de Sfax, puis à l’hôpital Charles Nicolle de Tunis jusqu’en 1962. Outre la responsabilité de son service, comme il parle et écrit l’arabe, entre autres langues, il est appelé à prendre en charge les soldats algériens invalides qui, enfermés sans suivi médical dans des camps, vont inévitablement poser des problèmes d’ordre sanitaire et public. Avec l’aide du Croissant rouge et de la diplomatie tunisienne, le Dr Martini sillonne les pays de l’ancien bloc de l’Est pour trouver une assistance.

Le Dr. Martini n’est pas un compagnon de route du FLN. Il n’a, dit-il, jamais entretenu d’illusion sur la « Révolution » lgérienne. Il est avant tout passionné de chirurgie. Inutile de dire qu’il ne s’est jamais enrichi. Il n’a pas même le salaire des médecins coopérants envoyés par la France en 1961, et qu’il emploiera dans son service. Ce n’est pas un « bourgeois bohème ». S’il faut classer ce personnage assez peu commun, on peut voir en lui un des pionniers de l’aide humanitaire, avec une dimension politique bien utile à maintenir les liens, au momem où la France, en guerre d’Algérie, est de plus en plus isolée dans le monde arabe et méditerranéen.

L’intérêt de cet ouvrage de mémoires vient d’abord de sa liberté de langage et d’esprit. L’auteur ne ménage ni les institutions ni les hommes. Ses crirères sont la réalité du travail fait, et la conformité des actes aux engagements. S’il se défend d’être sociologue, ses norations sont souvent justes, et ses analyses des situations vallent celles d’un bon historien. Il a cotoyé tous les milieux, des Français d’Orléansville ou des paysans du bled aux ministres du GPRA. Il a connu les grands bourgeois tunisiens ou italiens, les apparatchiks des pays communistes, et l’intelligentsia cosmopolite arrivée à Tunis par la fascination d’une « révolution » exotique. Ses jugements sont sans concession, qu’il s’agisse de Frantz Fanon dont il a suivi les cours et lu les livres, qu’il a cotoyé, de ministres ou de futurs cadres de la République algérienne. Il a, comme les historiens anglo-saxons, le sens de l’anecdote révélatrice. Ainsi, des notes de téléphones de Ben Bella alors prisonnier à Aulnay, ou de l’usage fait par les cadres du FLN, sans vergogne, des avions militaires mis à leur disposition début 1962 par le gouvernement français. L’opération de Belkacem Krim, ministre du GPRA, hautement politique et diplomatique, car elle se déroule au moment où s’ouvrent les négociations, où Frantz Fanon se mêle encore de médecine, et où le président Ferhat Abbas se souvient d’avoir été pharmacien, est d’une mise en scène qui en apprend beaucoup.

L’historien attend avec le plus grand intérêt le second volume annoncé, 1962-1972, en souhaitant qu’il soit, cette fois, accompagné d’un index.

Jean-Louis PLANCHE