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Femmes entre violence8 0x200Femmes entre violences

On le sait depuis les travaux de Germaine Tillion, le « destin » fair aux femmes dans les sociétés méditerranéennes n’est pas seulement spécifique à une religion. Tous les Dieux ont eu en commun de ne faire que peu de place aux femmes, jamais à égalité avec les hommes qui ont interprété le Verbe en leur faveur. On pourrait ainsi expliquer l’un des partis pris du volume qui est présenté ici ; considérer l’espace méditerranéen comme un espace commun, avec des différences et des ressemblances, des histoires et des situations comparables, qui peuvent s’éclairer réciproquement. La question du sujet féminin y est posé dans un contexte de violences où se dévdoppent des stratégies pour les contrecarrer, les éviter ou les faire dévier, et où s’affirment des démarches de liberté inventées par les femmes. Le volume issu du colloque international qui s’était tenu à la Maison des Sciences de l’Homme (Paris) en mars 2003 rassemble plus d’une trentaine de communications auxquelles s’ajoute un entretien avec Michelle Perrot, ainsi qu’une bibliographie. Les études potent sur les trois pays du Maghreb, cinq pays du sud de l’Europe (Grèce, Italie, France, Espagne, Portugal), et en contrepoint, pour élargir la problématique d’ensemble, sur la Turquie, le Japon, la Corée, et la région caraïbe. L’introduction signée des trois éditrices contribue à l’émergence d’un champ d’études autour des femmes de la Méditerranée et de la question du sujet. Elle montre l’apport de ces « études croisées » qui mettent en évidence non seulemmt la nécessaire interdisciplinarité mais également la multiplication des objets à observer : la société, l’histoire collective et celle des individus, les réalités du présent et du passé, les religions, la littérature. Les cing parties qui suivent délimitent chacune un domaine précis. La première « Les femmes dans l’histoire, la sociologie, la littérature et le droit » rassemble des études qui, refusant un comparatisme qui ne tiendrait pas compte des spécificités des situations, ont en commun de poser les éléments d’une histoire des femmes. Elles sont moins prises en compte dans la recomposition et les luttes politiques que dans la manière dont les violences de la guerre usent de la différence des sexes. Elles sont aussi présentées dans leur prise de parole publique, tant dans le journalisme que dans la politique. La deuxième partie fait le point sur les « Initiatives et pratiques de femmes face aux violences sociales et politiques ». Comme dans l’ensemble du livre, se croisent les témoignages, les analyses de cas (Algérie ou Italie) et la question de la constitution du sujet féminin. La troisième partie offre, à travers l’expression écrite des femmes, un autre éclairage du champ d’étude mais aussi un imaginaire qui propose une sortie de la logique « des religions, de la culture et de la politique », thème abordé dans la quatrième partie. Les textes examinent alors des questions telles gue l’esclavage, le voile, le statut des « sujettes » en Médirerranée ; ils interrogent aussi l’universalisme ou la spécificité du « féminin », à la fois comme corps et parole sur le monde et sur elles-mêmes. La cinquième partie aborde la prostitution, « entre histoire, débat public et luttes de femmes ». Les études sur la période médiévale, à Bou-Saâda au sud de l’Algérie, au Japon ou dans un village de Grèce, permettent d’articuler les différents aspects de ce qui est un « problème de civilisation », qui interpelle toute la société et en révèle la forme d’organisation « la plus im-paritaire ». Proximité avec l’esclavage ? Négation des mouvements de libération des femmes ? Ou moyen pour certaines femmes de devenir sujets (sujettes !) de leur histoire et maîtresses de leur corps ? On a ici un aperçu de la complexité des questions abordées. La dernière partie, intitulée « Vers la Méditerranée de femmes ? » est peut-être la plus originale en ce qu’elle ouvre des perspectives - justifiant s’il en était besoin le pari de Christiane Veauvy, Marguerite Rollinde et Mireille Azzoug – vers une certaine « méditerranéité », qui, partant de ce qui est commun ou comparable, offre un certain imaginaire pour demain fait d’échanges. Les auteurs reprennent ici les luttes et les mouvements de femmes au Sud de la Méditerranée pour en dégager ce qui permettrait de parler de « la femme comme alternative d’ensemble » selon la formule de Laroussi Amri. Ils montrent en effet comment se font, dans le silence et l’invisibilité, les stratégies « d’évitement » et de « grignotage » dans une société qui laisse peu de place aux femmes, comment celles-ci ont fait émerger sur la scène publique et (donc) politique la question des prisonniers politiques et des disparus, comment elles s’affirment en tant que sujets, dotés d’une parole et d’un corps irréductibles.

Ces quelques lignes rendent trop succinctement compte d’un livre qui constitue, par sa richesse, l’ampleur et l’originalité de son champ, les perspectives qu’il ouvre une contribution importante aux études sur l’histoire des femmes, en décloisonnant les régions et en s’inscrivant résolument dans une approche post-coloniale.

Zineb Ali-Benali
CLIO, 27/2008