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La course 0x200La course

Ni la légende noire d’un « nid de pirates », ni l’âge d’or d’une « marine algérienne maîtresse des mers » ; derrière ces mythes, l’auteur de cette histoire de la course algéroise rejette deux historiographies successives : une « tradition coloniale » qui a dépeint les Barbaresques en perturbateurs permanents du monde chrétien et une lecture nationaliste qui a fait de la course une épopée glorieuse et un instrument de revanche mémorielle. Après une étude des Monnaies, prix et revenus entre 1520 et 1830, ce deuxième tome définit donc la course non comme « un sujet de fierté ou de honte » mais comme un « objet d’histoire » affranchi de surdéterminations et soumis à des fluctuations (p. 323).

Dans cette perspective, le facteur religieux est nuancé. La course ne met pas aux prises deux civilisations, deux confessions : Lemnouar Merouche rappelle, après bien d’autres, l’attitude pro-espagnole des souverains hafsides de Tunis au cours du XVIe siècle. Il détaille les campagnes maritimes franco-ottomanes de 1552 à 1555 et décrit les relations commerciales des Corses installés à Marseille, Alger et Bône. De surcroît, les raïs qui se hissent à la tête des navires algérois ne sauraient être assimilés à des pirates. Ils ne sont pas libérés de l’autorité étatique mais dépendent d’une administration et d’une stratégie ottomane. Après 1533, les corsaires ne s’engagent plus dans « une aventure individuelle » (p. 57), ils participent aux grandes opérations de la flotte turque. Des chefs tels que Khayr al-Dîn Barberousse, Mâmî Raïs ou Ja’far le Génois bénéficient de promotions au fil de leur long parcours entre les côtes nord-africaines et Istanbul.

La course, surtout, est une activité cyclique. Trois grandes phases charpentent ce panorama. Dans un premier tcmps, du début du XVIe siècle aux années 1570, cette « forme supplétive de la Grande Guerre » est engagée contre l’adversaire espagnol dans une perspective d’expansion ottomane. La course nourrit la flotte, le port et la ville d’Alger. Dans le cadre de l’empire ottoman, l’auteur insiste sur l’ambivalence des relations avec les nouveaux maîtres turcs : il n’ignore pas les réactions violentes à des actes d’« oppression » turque et remet en perspective ces conflits avec les dynasties détrônées et surtout la progressive affirmation d’une autonomie algéroise, annoncée dès la seconde moitié du XVIe siècle par les débordements du corso ou de la corso-piraterie.

Ce n’est qu’après l’épuisement des forces ottomanes et espagnoles que s’ouvre une deuxième période, le « siècle de la course ». Au début du XVIIe siècle, les raïs d’Alger étendent leur activité à l’Atlantique. Leur flotte bénéficie des apports techniques des marins anglais et hollandais. L’entreprise corsaire devient centrale et prend un tour nettement mercantile. Elle fédère un groupe de Turcs, de Levantins, d’Andalous et de « renégats ». La part légendaire de ces derniers ne doit pourtant pas être surestimée : 58 % des 370 raïs dont les origines ont pu être déterminées durant cette période sont des musulmans de souche, 42 % sont des convertis. En outre, si cet ensemble hétérogène se rassemble autour des projets et des profits de l’aventure maritime, il ne laisse malgré tout aucune « expression directe » (p. 175) d’appartenance collective, a contrario des oulémas et des janissaires d’Alger. L’« apogée » des corsaires fut, il est vrai, fugace. Les prises déclinent dès 1630. Elles fluctuent dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

La dernière étape, la lente mutation du début du XVIIIe siècle aux années 1830, est mieux documentée grâce à des sources plus abondantes et plus précises. Les deys, maîtres de la Régence, recherchent plus souvent la paix avec les puissances européennes afin d’armer et de financer leurs expéditions militaires au Maghreb. La course devient, entre leurs mains, un instrument diplomatique au même titre que les « rachats de captifs », les « tributs » négociés contre la paix ou bien encore le commerce stratégique du blé. L’État soutient un secteur que les acteurs privés ont délaissé, lui préférant les investissements fonciers et l’agriculture. L’administration de la marine s’étoffe sous la conduite d’un intendant. Les raïs se réunissent dans un divan, ils respectent davantage les normes internationales et leurs rangs s’élargissent à des caboteurs avec la fin de la course maltaise. Cet ensemble d’efforts concédés par les autorités algéroises paie une ultime fois de 1793 à 1815. Les infrastructures du gouvernement d’Alger sont renforcées et fin prêtes lorsque les troubles révolutionnaires s’étendent à la Méditerranée. Exploré à la suite de Daniel Panzac, ce dernier sursaut démontrerait, selon L. Merouche, le « caractère emblématique » de la course (p. 322), sa centralité dans l’identité de la Régence d’Alger.

Ce découpage chronologique est à l’image de l’ensemble de l’ouvrage : précis et prudent. Dans chacune des trois parties, les inventaires et les récits d’opérations navales, les portraits de raïs, les estimations des flottes et des prises algéroises précèdent l’analyse synthétique. De fait, ce deuxième volume de recherches renferme aussi bien un état des lieux qu’un éventail de pistes à explorer. Dans l’avant-dernier chapitre, la lecture critique du Registre des prises maritimes traduit par Albert Devoulx constitue un guide précieux pour qui veut utiliser cette source majeure sur des ventes aux enchères pratiquées entre 1765 et 1815. De façon plus générale, les denses récapitulatifs des prises algéroises amènent à s’interroger sur une géographie des zones et des trajectoires de la course. L’usage très limité du terme mujâhid (combattant de la foi) dans les archives d’Alger révèle une faible considération pour l’activité corsaire et invite à explorer plus en profondeur les perceptions endogènes du jihâd aux XVIIe-XVIIIe siècles. Enfin, le constat d’une faible empreinte culturelle des « renégats » renvoie aux énigmatiques processus d’absorption des convertis dans des sociétés médirerranéennes de frontière.

M’hammed Oualdi
Annales, Histoire, Sciences Sociales, n° 4, juillet-aout 2008

Quand l’Algérie était ottomane

Arracher le passé aux lectures fantasmatiques, tel est le projet de Lemnouar Merouche, dont rend compte ici Mohammed Harbi.

Dans mes investigations sur le passé de l’Algérie, il ne m’a pas été donné de lire souvent des ouvrages aussi denses que ces Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane (1520-1830) de Lemnouar Merouche. Leur auteur a un parcours singulier. Après avoir fréquenté l’école primaire à Bordj Ghedir dans la région de Bordj Bou-Arréridj, il poursuit son apprentissage scolaire à la Khaldounia et à la Zitouna (Tunis) avant de s’inscrire en lettres à l’Université du Caire. Comme d’autres étudiants de sa génération, dont le colonel Boumediene, il fait partie des premières recrues de l’ALN (Armée de libération nationale). Son anticonformisme ne convenant guère à ses chefs, il se retrouve après quelques mésaventures à la rédaction d’El Moudjahid en langue arabe dont il prend la direction en 1962.

Opposant au coup d’État du 19 juin 1965, il quitte l’Algérie et, tout en militant, s’inscrit à l’École des hautes études à Paris où il prend comme directeur de recherche un historien de renom, Pierre Vilar. C’est dans cette noble institution où prévalait alors l’influence du groupe des Annales d’histoire économique et sociale qu’il mûrit son projet d’arracher le passé algérien aux lectures fantasmatiques qu’en proposent le discours historique colonial et son envers, le discours nationaliste. À ce dernier, il trouve des circonstances atténuantes, celles d’avoir dans une situation de grand danger jeté les fondements d’une identité nationale pour assurer la cohésion d’une communauté atomisée par la domination coloniale et désorientée. Mais de ce discours, construit sur un imaginaire obsolète, il s’est éloigné sans état d’âme pour œuvrer avec d’autres chercheurs à la réinterprétation du passé.

Nous disposons aujourd’hui des deux premiers volumes sur les quatre prévus. Le premier, conçu dans la ligne des grandes orientations méthodologiques d’Ernest Labrousse, est consacré à l’évolution de la monnaie, au mouvement des prix et des revenus. Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, Merouche ne s’en tient pas à l’étude des séries des prix et des salaires dans la durée pluriséculaire (1520-1830). Comme il le souligne lui-même, une fois prises en compte les pesanteurs et les particularités de la société préindustrielle, l’analyse « s’est particulièrement intéressée au poids des structures de domination » et à leurs effets sur « la dynamique des enrichissements et des appauvrissements ».

L’étude des différents groupes qui composent la société nous donne un tableau éloquent établi à partir de sources recoupées. Y figurent les grandes fortunes de l’élite du pouvoir (pachas, amiraux, grands raïs, etc.) bâties sur la course et l’exportation des céréales, les couches intermédiaires (raïs, militaires, oulémas et fonctionnaires), le monde des boutiques, les ouvriers, les esclaves. Il va de soi que, dans la stratification sociale, les critères ne sont pas seulement d’ordre économique. Une lecture politique est indispensable. La séparation de l’économique, du politique et du social appauvrirait notre compréhension des crises et des révoltes qui jalonnent l’évolution de l’Algérie ottomane et contribuent à l’affaiblir à la veille de la conquête française.

Cet aspect n’a pas échappé à Merouche. Tout en s’inspirant des méthodes d’Ernest Labrousse, il a su procéder aux adaptations qu’imposent les différences entre le milieu européen et le milieu algérien que le second tome consacré à la course et à ses acteurs nous rend avec minutie. « L’État d’Alger, constate Merouche, né de la course, est resté pendant trois siècles un État constamment tourné vers l’aventure maritime. » Il s’est forgé dans un premier temps dans la résistance à l’expansion de l’Espagne. Mais c’est entre 1580 et 1700 que la course, « forme de violence sur mer, spécifiquement méditerranéenne », entre chrétiens et musulmans sous prétexte de guerre sainte a connu son apogée.

L’essentiel du second tome est consacré à une réévaluation critique de l’historiographie et à une étude rigoureuse de la course, de ses moyens, de ses profits et de ses bénéficiaires dont les portraits sont dressés - avec force détails. Alger n’est ni un « nid de pirates » comme le soutenait l’école coloniale, car la course se distingue de la piraterie, ni une superpuissance des mers comme la présentaient « les fabricants d’histoire nationale ». Ces thèses démontrent seulement que l’Histoire ne s’écrit pas en dehors du temps que vivent les historiens. Merouche le sait bien. C’est pourquoi il se présente à nous sans masque pour nous livrer un travail de pionnier.

Mohammed Harbi,
Jeune Afrique, 15/05/2007

 

Maunais prix revenu

Maunais prix revenu 0x200

On connaît malheureusement assez peu en France les travaux des historiens algériens sur l’Algérie ottomane. Serait-ce que, dans l’inconscient colonial, l’Algérie ne commence à exister que sous la domination française qui la rendrait intelligible, y compris à nombre de chercheurs et de savants ?

Pourtant, récemment, Abd El Hadi Ben Mansour, érudit et savant latiniste, a publié un passionnant Alger XVIe-XVIIe siècles. Journal de Jean-Baptiste Gramaye, évêque d’Afrique (Le Cerf, Paris, 1998). Et, sensiblement au même moment, Fatima Zohra Guechi soutenait son importante thèse, rédigée en arabe, sur Constantine, la ville et la société à la fin de la période ottomane ; cela à Tunis, lieu de recherche et d’enseignement de Hamadi Cherif, à qui on doit plusieurs publications fondamentales sur la Tunisie hussaynite.

Lemnouar Merouche, professeur émérite à l’université d’Alger, publie aujourd’hui le premier des quatre volumes qui formeront ses Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane. Certes, il vaudrait peut-être mieux qu’un vrai spécialiste de l’ère ottomane rende hommage à un tel livre plutôt qu’un contemporanéiste tel que l’auteur de ces lignes. Et pourtant, il importe que le droit des ignorants à la lecture et à l’appréciation soit préservé ; et il n’est pas besoin d’être forcément un spécialiste pointu pour percevoir la valeur d’un tel livre.

Ce travail, qui a été longuement mûri par son auteur au fil des ans, parfois dans des conditions difficiles, se veut être un juste hommage à ceux qui furent ses maîtres, au Caire puis à Paris - Mohammed Anis, l’historien égyptien de l’Egypte ottomane, et Ernest Labrousse, qui fut au tournant du XXe siècle l’une des figures les plus rayonnantes de la Sorbonne. Dans la lignée de l’Ecole des Annales et de Marc Bloch, Labrousse - avec quelques autres comme l’historien de la Méditerranée Fernand Braudel - s’est imposé comme le maître des études d’histoire économique.

Pourtant, ce livre est loin de se réduire à l’analyse des seuls mécanismes économiques. Certes, et en dépit des lacunes d’une documentation souvent décevante, il propose avec une éblouissante érudition et une grande sûreté de méthode une analyse des phénomènes monétaires et des mouvements de prix aux cours des trois siècles de l’ère ottomane de l’histoire de l’Algérie. Lenmouar Merouche chemine avec maestria au milieu des variations des monnaies - piastre sévillane, pataque, sultânî, boujou, etc... - et des oscillations des prix. A ce titre, Merouche a bien la stature d’un Labrousse algérien.

Mais aussi, son livre donne à voir l’évolution des fortunes, les liens entre pouvoir et richesse, les rapports entre les classes... Il contient de fines notations qui touchent à l’histoire des mentalités et qui dressent avec doigté, à partir de l’analyse de l’économie, des bilans des rapports internationaux. Il montre ainsi que la conquête française se situa au lendemain d’une grave crise, et dans un pays fragilisé où les pouvoirs dominants avaient fait bon marché de la sécurité alimentaire des gens en exportant à des fins de lucre des quantités inconsidérées de céréales dans des proportions incompatibles avec l’état des forces productives.

On l’aura deviné, un tel livre révèle au public francophone un solide historien, de double formation - arabe d’abord, française ensuite -, à la remarquable ouverture d’esprit, et qui se situe aux antipodes des idéologues de tout poil qui fleurissent de part et d’autre de la Méditerranée. Evidemment, aucune corrélation avec telles navrantes nostalgies coloniales que l’on rencontre encore si souvent sur ses rives nord, et qui constituent encore le dit et le non dit de trop d’historiens. Mais pas davantage de complaisance avec telles tendances is1amohéroïsantes d’une certaine histoire officielle algérienne qui sont si souvent encore le lot des productions de rive sud. Signe de cette ouverture, entre autres : la bibliographie, qui contient des titres en anglais, en arabe, en français, en turc... Merouche a travaillé, beaucoup travaillé, et, sans se soucier des modes, il livre tranquillement le résultat de ses recherches au public pour le bonheur de ses lecteurs.

On n’aura guère à noter que que1ques imperfections, lesquelles ne sont souvent, à vrai dire, que le côté pile d’une face assez sainement austère qui marque tout l’ouvrage. Ainsi, on pourra regretter que les innombrables tableaux chiffrés ne cèdent pas ici et là la place à des courbes ou diagrammes plus parlants. Et il est dommage que la bibliographie soit rangée selon un ordre alphabétique, et non thématique ; et que, contrairement aux normes bibliographiques internationales, les prénoms soient réduits à des initiales et la mention de l’éditeur trop souvent absente. Ce ne sont là que péchés véniels.

Avec Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane. 1. Monnaies, prix et revenus 1520-1830, le public savant et le public cultivé doivent saluer la parution d’un travail qui se hausse au niveau des livres fondateurs. On ne peut qu’attendre avec impatience les volumes suivants annoncés par l’auteur.

Gilbert Meynier
Confluences