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Opera Minora2 0x200Opera Minora

Les éditions Bouchène viennent de publier les Opera Minora en trois volumes de feu Jacques Berque, c’est-à-dire l’ensemble des articles, commentaires, critiques d’ouvrages ou papiers d’opinion que le célèbre sociologue français avait rédigés durant sa longue carrière scientifique.

On appelle Opera Minora la collation des petits travaux d’un auteur de renom qui, souvent, représentent une mine d’informations sur la singularité de son itinéraire et sur ses choix méthodologiques. Le premier volume est consacré à l’anthropologie juridique du Maghreb, c’est-à-dire aux premiers travaux théoriques de Jacques Berque. Il est confié à Alain Mahé, lequel s’est surtout concentré sur tous les éléments du droit musulman (fiqh), sur son évolution (tajdid), et sur les forces obscures qui le conduisent ou qui, au contraire, le poussent à l’inertie. Jacques Berque s’étant beaucoup intéressé au cadastre et à la mesure juridique, d’excellents passages sont consacrés à la terre, et à son concept dans ce Maghreb rural de la première moitié du XXe siècle. Pour ceux qui doutent de l’existence d’un droit pastoral, je les engage à compulser la contribution du Professeur Jacques Berque sur les pactes pastoraux des Beni Meskine, au sud de Casablanca. Le volume II, intitulé Histoire et anthropologie du Maghreb, est placé sous la direction scientifique de Gianni Albergoni. Il regroupe la plupart des contributions de Jacques Berque parues dans les revues spécialisées, des Cahiers internationaux de Sociologie jusqu’aux Cahiers de Tunisie, en passant par la leçon inaugurale au Collège de France. Le IIIe et dernier volume, intitulé Sciences sociales et décolonisation, est conduit par François Pouillon. C’est un volume d’histoire sociologique et de réflexions contemporaines. Jacques Berque ayant été marqué par les décolonisations, le volume reprend une grande partie de ses interventions données dans les colloques de spécialistes ou parues dans des ouvrages collectifs.

Résultat : dans ces trois volumes, plusieurs dizaines de menus travaux consacrés essentiellement au Maroc (60 %), à l’Algérie, au Monde arabe et à l’islam. Très peu sur le sud, la Mauritanie, la Libye ou le désert, mais l’oeuvre de Jacques Berque est, dans son ensemble, est une véritable caverne d’Ali Baba où chacun pourra puiser les informations qui l’intéressent sur toutes ces thématiques. Car, mieux que personne, feu l’Administrateur civil Jacques Berque a connu et fréquenté les petites gens et nul mieux que lui n’a sillonné la campagne marocaine, aussi bien le Riff que l’Atlas, aussi bien les plaines côtières que les vallons les plus reculés. Et qui a connu aussi bien que lui l’Ouest algérien, pays dont il est originaire, les longues processions d’hommes et de femmes du paysage urbain et péri urbain, la turbulence de la révolution algérienne que Jacques Berque avait surtout appréhendée à partir de ses mécanismes mentaux et intellectuels. Enfin, dans le dernier quart de sa vie, aussi bien à Paris, qu’au Caire et dans toutes les Académies qui avaient besoin de lui, aucun chercheur n’a mis son savoir, son expérience et son talent pour évoquer en des pages souvent lumineuses l’islam populaire, ses caractéristiques juridiques ou morales, mais aussi - mais surtout - ses ambiguïtés.

L’œuvre réunie ici par les Editions Bouchène vaut son pesant d’or. Elle se doit de figurer dans toutes les Universités de France (et a fortiori du Maghreb), dans les centres culturels et dans toutes les bonnes bibliothèques privées. Le risque que les Editions Bouchène ont pris en publiant une oeuvre posthume si imposante est à la mesure des enjeux actuels, et ces enjeux sont ceux du savoir, de la réflexion et de la transmission de connaissance. Un pur bonheur que les trois préfaciers Alain Mahé, Gianni Albergoni et François Pouillon ont brillamment stimulé et entretenu.

Une somme que je vous recommande particulièrement.

Malek Chebel