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Couv Jafer9 0x200L’homme d’une seule complainte

Qui, parmi les nouvelles générations de lecteurs, connaît Ismaël Aït Djafer, un artiste, un poète d’un «seul livre», sinon d’un seul poème écrit sous le feu de la révolte contre l’injustice coloniale, sans aucune prétention littéraire à la postérité? Il est pourtant l’auteur d’une œuvre dense, forte, qui aurait pu s’égarer dans les dédales de l’oubli, si un éditeur, qui en est à sa première tentative éditoriale, ne l’avait si opportunément exhumée.

La «complainte des mendiants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père» a été écrite en 1951. Un simple fait divers suscita la rédaction de ce violent poème. Un fait divers anodin ou dramatique, est une cassure dans l’enchaînement normal et régulier de la vie sociale. Le drame de quelques individus n’est que le révélateur de phénomènes profonds de la société. C’est ce que ressent Ismaël Aït Djafer lorsqu’il prend connaissance de la mort de la petite Yasmina projetée sous les roues d’un camion par son père, Khouni Ahmed, un misérable mendiant de la Casbah qui ne peut supporter plus longtemps les affres de la faim et de la misère pour lui et pour sa fille. Il choisit alors d’en finir. Le meurtre expiatoire de la souffrance sera consommé Avenue Franklin Roosvelt. Le lieu même du meurtre (un endroit où les «Arabes» ne font que passer) est un appel à la reconnaissance publique de l’injustice fragrante engendrée par le colonialisme ... Les juges ne l’entendront pas de cette oreille et prècheront par psychiatre interposé la débilité mentale du malheureux Khouni, atténuant du même coup sa responsabilité. Ismaël Aït Djafer reçoit cela comme un coup en plein cœur. Les mendiants il les cotoie chaque jour. Il connaît leur vie. En enfermant Khouni dans un asile d’aliénés on évite une fois de plus un procès contre le système social qui engendre des Khouni, et tue des petites Yasmina qui ne demandaient qu’à vivre. Et Ismaël Aït Djafer écrit, écrit, écrit... Trois jours pour terminer la complainte. C’est un long cri, réquisitoire contre l’absurdité de l’injustice. Horreur, dégout, haine, le poète lutte avec les mots, fait rejaillir sur le papier le plein d’amertume qui l’oppresse.

Une âme tourmentée

Mais qui était Aït Djafer ? Une rencontre organisée à Nadi El Ouns de Riadh El-Feth a permis de le connaître un peu. Autour du poète, peintre et homme de radio Farid Mammeri, étaient réunis Abderrahmane Bouchène (éditeur de l’ouvrage) et le frère d’Ismaël Aït Djafer.

A. Aït Djafer décrit son frère comme un poète dans l’âme. Tout ce qu’il fait est marqué par une dualité de doigté, de douceur, d’humanité vraie. Il avait depuis son enfance un caractère timide, un peu renfermé. Ismaël grandit à la Casbah d’Alger. Très jeune il reçoit «une gifle de la vie» lorsque par accident, il se crève un œil. «Depuis lors il considéra la vie d’un ... œil méfiant», ça rappelle le drame de «la main invisible» d’Issiakhem. Tôt vers l’âge de 12 ans, il commence à écrire. Les débuts poétiques furent très classiques. Aït Djafer est au lycée. C’est alors un «acharné de Lamartine et de Victor Hugo. Dans le même temps il dessine beaucoup. Ses cahiers sont couverts de croquis et de caricatures». Plus tard, ce goût du dessin et de la caricature ira en grandissant. Au cours d’un séjour en France il passera de longs mois à copier fidèlement la Joconde de Vinci conservée au Musée du Louvre à Paris ... Nous sommes à la veil1e de la 2ème guerre mondiale. L’Algérie est marquée par un bouillonnement politique intense. Les colons viennent de fêter leur premier centenaire (1930) et affirment leur superbe, croyant à la pérennité de leur présence. Le peuple algérien lui est douloureusement opprimé alors que son désir de liberté s’accroît. Aït Djafer observe, assimile, enregistre. Son regard trouve un support créatif dans des journaux où il publie des textes ou des caricatures. Il créera même un journal : «Ach-Chabab» dans lequel il s’occupera de tout, de la rédaction à la distribution. Il se liera aussi d’amitié avec des personnages comme Kateb Yacine et Isssiakhem.

Le goût de l’Universel

Mais son regard se porte aussi ailleurs. Il est attiré par le mouvement existentialiste naissant en France. L’attirance l’amena irrésistiblement à tenter l’aventure du départ, en 1947. «A Paris il trouva une situation poétique qui répondait à son explosion intérieure». Il y rencontre notamment Sartre et Simone de Beauvoir. Il revient ensuite à Alger, passe son bac et entame des études de droit. A ce moment là survient le drame de Khouni Ahmed qui tue sa petite fille. La texte sera publié grâce à une souscription de 30.000 francs recueillis par l’auteur lui-même. La «complainte» sera diffusée aux souscripteurs et par la jeunesse UDMA qui patronna l’opération. Le livre est publié également par les éditions P.-J. Oswald (Paris) et par la revue «Les Temps Modernes». L’ouvrage de Aït Djafer aurait même été traduit et publié en anglais en Californie (USA). Aït Djafer termine ses études et voyage beaucoup en France puis en Scandinavie. A l’indépendance il est recruté à Alger dans divers postes de direction notamment celui de directeur des aéroports d’Alger. Il semblerait qu’on lui doive la conception du parking de l’aéroport d’Alger ainsi que le jardin et le restaurant. Actuellement, Ismaël Aït Djafer vit en France. Parce qu’il est le poète d’une seule complainte, Aït Djafer reste inconnu du grand public, alors qu’il est l’auteur d’une œuvre maîtresse de la littérature algérienne qui doit figurer dans les programmes scolaires. Pour un premier essai, Bouchène a tiré 3.000 exemplaires.

KADER F.
El Moudjahid, 2 mai 1987