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Couv Zafrani 0x200Présence juive au Maghreb

Nicole Serfaty et Joseph Tedghi, deux universitaires de renom, nous proposent un remarquable ouvrage scientifique collectif, avec la participation de quarante chercheurs et historiens, de plusieurs pays, autour de la présence juive au Maghreb. Mais ce livre se veut être, avant tout, un recueil en témoignage d’amitié, d’estime et de reconnaissance à Haïm Zafrani, éminent chercheur qui a apporté sa contribution considérable à l’histoire écrite et orale du judaïsme marocain.

Cet ouvrage de référence magistral apporte un éclairage original, riche et varié des aspects parfois méconnus des sociétés juives d’Afrique du Nord. La bibliographie établie par J. Tedghi recense une liste impressionnante de plus de 200 livres, articles, parus entre 1948 et 2003.

Cet homme aux grandes qualités humaines a entièrement voué sa vie à l’enseignement, à la recherche et à la transmission de l’histoire du judaïsme marocain. Une vocation précoce pour l’enseignement l’anima puisqu’il étudia à l’ENIO et à l’Alliance universelle israélite. Membre de l’Académie Royale au Maroc, il fut tout d’abord professeur puis inspecteur d’arabe et, à Paris, après une carrière au CNRS, il dirigea le département d’Etudes hébraïques de l’Université de Paris VIII.

Ne pouvant citer ici tous les auteurs, voici, à titre d’illustration, les principaux intervenants dont trois appartenant aux prestigieuses institutions que sont l’Institut français, l’Académie royale du Maroc et l’Académie de la langue hébraïque.

Les interventions portent sur différents domaines : l’historique avec des contributions entre autres qui ont retracé les grandes lignes de la présence juive au Maghreb et les différentes intégrations dans l’espace judéo-andalou ; la linguistique avec les interventions ; la poétique et musicale ; la littéraire rabbinique et philosophique. Un ouvrage de référence de qualité à découvrir et à savourer.

Michèle Lévy-Taïeb
Actualité juive, n° 872, 6 janvier 2005

 

Dans le cadre du Festival des Andalousies

Dans le cadre du Festival des Andalousies Atlantiques un grand colloque a été organisé en hommage au grand érudit Haïm Zafrani mort récemment.

Un autre hommage avait été rendu par ses pairs à Haïm Zafrani dans un ouvrage volumineux « Présence juive au Maghreb » réalisé sous la direction de Nicole Serfaty et Joseph Tedghi.

L’ouvrage comporte une somme dense d’études sur l’histoire, la linguistique, la littérature et la philosophie judaïques au Maghreb.

C’est un ouvrage conçu en hommage au grand érudit. Un hommage si rigoureux qu’il ne parle pas vraiment de Zafrani, à quelques exceptions et allusions près.

Toutes les contributions abondent surtout dans ce qui a toujours été la préoccupation essentielle de l’auteur de « Deux mille ans de vie juive au Maroc » ; sa passion consistait en une recherche si intense, si patiente et méthodique et rigoureuse basée sur l’ouverture et la compréhension, qu’elle ne peut à son tour qu’engendrer intérêt passionné chez le lecteur étonné de se retrouver propulsé face à l’ampleur d’un patrimoine judéo-arabo-berbère andalou resté enfoui sous les débris de bibliothèques détruites ou dispersées au gré des vicissitudes de l’histoire. Mais aussi dans les strates de la culture orale vivace jusqu’aux confins les plus reculés de l’Atlas.

Les auteurs, dont certains furent des disciples de Haïm Zafrani, veulent surtout par cet hommage ajouter des pierres à l’immense édifice bâti par l’éminent érudit depuis les années 50 jusqu’à 2004 l’année de sa disparition. On a du mal à choisir parmi cette masse d’études. Comme par jeu jetons un regard par exemple sur celle de Carsten Lorenz Wilke, une parmi les études les plus longues, parlant de rencontres judéo-chrétiennes à Marrakech à la suite de la défaite des Portugais à Oued el-Makhazine avec 4 mille soldats portugais morts et un nombre approchant faits prisonniers. Nombre de citations montrent ces rescapés de la grande bataille, des Chrétiens de l’autre rive qui allaient vivre en captivité au service des Musulmans ou des Juifs du Mellah en attendant une libération et le retour au pays d’origine. A travers l’étude, l’auteur fait ressortir cette exceptionnelle réalité de « pluralisme religieux » au Maroc qui comme réalité palpable était impensable en Europe ou sévissait l’Inquisition, soit cette monstruosité qui incarna ce qu’on a appelé la chute spirituelle de l’Eglise.

Autre exemple cette histoire d’une qasida sur l’expulsion, en 1669, des Juifs de la ville d’Oran alors sous domination espagnole. L’histoire des séries d’expulsions des Juifs et des Musulmans d’Espagne, leur installation dans les différentes parties du Maghreb essentiellement au Maroc est ce qui est évoqué dans nombre d’études avec le métissage culturel qui s’ensuit. Dans l’histoire des Juifs oranais, les Espagnols estimaient que les Juifs devenaient trop nombreux, ne payaient pas assez d’impôts et les hauts fonctionnaires Juifs recevaient en salaire plus que le montant global des impôts perçus de cette communauté juive de la ville !

Pour avoir une idée de l’esprit et la musique intérieure où se mouvait Haïm Zafrani, il y a lieu de relever les quelques phrases, lourdes de sens, griffonnées par lui sur une toile de Mehdi Qotbi, toile aujourd’hui exposée à Casablanca (Galerie Actua) et datée de 2002 : « Ce dont la sagesse a fait une couronne à sa tête, l’humilité en a fait un talon à sa chaussure ». C’est ainsi que parlait un kabbaliste d’Aqqa (sud extrême du Maroc au 16e siècle) ; une leçon à retenir par nos intellectuels du 20e siècle. Franchir la barrière de l’altérité et garder cette distance qui permet l’étude et la compréhension. L’étude a rempli ma vie de lumière et de joie ce qui me fait dire comme au psalmiste : « C’est là ma consolation dans ma misère. » Psaum. CXIX, 50. »

Né à Mogador, Haïm Zafrani perd son père à l’âge de 4 ans. Ce sont ses grands-parents qui s’occuperont de son éducation. Du fait que son grand père avait la vue qui faiblissait il lui lisait, sur sa demande, « Le Zohar le livre de la splendeur » en araméen et en échange le grand père lui traduisait et lui expliquait en judéo-arabe ces textes fondateurs de la spiritualité juive difficiles d’accès même à des adultes à cause de leur hermétisme. Il apprend la Bible et pratique les « textes essentiels de la culture judaïque ». Ces bases avec le ferment culturel judéo-arabe aplaniront devant lui le chemin de sa vocation qui fut de déblayer « l’histoire des relations inter-commumiutaires de l’Occident musulman » notent Nicole Serfaty et Joseph Tedghi.

Haïm Zafrani est professeur à l’âge de 17 ans, à Mogador, « puis dans des villages reculés de l’arrière-pays ». Une carrière d’enseignant s’est poursuivie au Maroc jusqu’en 1962 où il accepta la proposition d’occuper la chaire d’hébreu de l’Ecole Nationale des Langues Orientale vivantes à Paris, puis poursuivit une carrière de chercheur au CNRS, etc. En 1963 où la communauté juive Maroc était réduite de moitié il effectua un périple dans les montagnes de l’Atlas pour poursuivre ses recherches auprès de communautés juives berbérophones.

Dans le patrimoine laissé par Haïm Zafrani il y a deux cents titres dont 16 livres dont on peut retenir les suivants :« Juifs du Maroc » (1972), « Poésie juive en Occident musulman » (1977), « Littérature dialectale et populaire » (1980), « Mille ans de vie juive au Maroc » (1983), « Kabbal, vie mystique et magie, judaisme en Occident musulman » (1986), « Juifs d’Andalousie et du Maghreb » (1996).

S. Afoulous
L’Opinion-Culture, 15 octobre 2004

Haïm Zafrani grand humaniste juif dans l’Occident musulman

Mohammed Kenbib est historien marocain auteur d’essais « Juifs et musulmans au Maroc 1859-1948 » (éditions de La Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Rabat 1994) ouvrage traduit en arabe par Driss Bensaid et paru aux mêmes éditions en 1998, « Les Protégés » 1996. Comme l’historien Ahmed Taoufiq, il est aussi romancier puisqu’il vient de publier un premier roman « Les Fumées de la gloire ». Il nous parle ici du regretté grand érudit marocain Haïm Zafrani pour qui un hommage vient d’être rendu au festival des Andalousies Atlantiques. Un entretien sous le signe de la recherche sur le patrimoine culturel marocain au pluriel, un pluralisme à même de constituer une richesse et une force de résistance face à la tempête d’uniformisation mondialisée qui souffle sur la planète. Une voix aussi pour la paix et la justice contre les fanatismes et les hégémonies qui assombrissent le monde en proie à des disparités monstrueuses et une mondialisation à double vitesse.

— Quelle appréciation pourriez-vous donner du patrimoine que représente l’œuvre de Haïm Zafrani et de son implication dans le champ culturel marocain conçu dans sa pluralité berbère, africaine, judaïque, arabe et andalouse ?

— La contribution de Zafrani est de première importance en la matière. Sa démarche initiale, autant que je m’en souvienne, a porté essentiellement sur divers aspects de la vie juive au Maroc. Mais il n’a pas tardé à se rendre compte qu’il lui était impossible de limiter ses recherdres au cadre strictement communautaire. Etant donné la nature des fondements des relations inter-communautaires et, comme il le dit lui-même, de tout ce que les uns et les autres avaient en partage, au-delà des frontières confessionnelles, il en vint assez rapidement à l’étude du cadre général dans lequel vivaient les Juifs, de leurs échanges avec les Musulmans et des affinités culturelles tissées au fil des siècles, voire de leur symbiose. En évoquant les Musulmans précisément, il ne pouvait guère examiner leurs rapports avec les Juifs sans référence aucune à la diversité de leurs appartenances ethniques et linguistiques. C’est d’ailleurs ce qu’il précise lui-même fort explicitement dans les propos introductifs de bon nombre de ses publications. Il n’y a qu’à lire, exemple entre autres, ce qu’il écrit à ce sujet dans les premières pages de l’ouvrage qu’il a consacré aux « Littératures dialectales et populaires juives en Occident musulman », paru en 1980 aux éditions Geuthner.

— La recherche patiente et très poussée sur le judaïsme marocain réalisée par Zafrani ne constitue-t-elle pas une leçon pour la recherche marocaine sur d’autres facettes de notre patrimoine musulman, berbère et arabe ?

— Les travaux de Zafrani ne concernent pas, il conviendrait sans doute de le répéter le judaïsme marocain stricto sensu... Ses recherches sont effectivement à méditer. Toute une vie leur a été consacrée. C’est un engagement, on pourrait même dire une forme de militantisme, qui ne peut qu’inciter à la réflexion tous ceux qui se soucient de mieux appréhender et de mieux faire connaître divers aspects de notre patrimoine et de notre histoire. Il y aurait sans doute lieu d’ajouter que, d’un point de vue pragmatique, il ne serait pas tout à fait inopportun de se demander si de telles recherches peuvent, de nos jours, être menées par des chercheurs isolés ou si elles ne requièrent pas plutôt la mise en place de programmes concertés et la formation d’équipes pluridisciplinaires dotées des moyens que nécessite pareille entreprise. En termes plus clairs, il n’est que grand temps, à mon avis, de créer des laboratoires en sciences humaines et sociales pour répondre aux attentes en la matière. Nous sommes de ce point de vue dans l’urgence car la culture et les questions d’identité sont devenus, du fait notamment de la globalisation, de la tendance à l’uniformisation dont elle est porteuse et de ses dégats directs et collatéraux, des enjeux de première importance sur la scène internationale.

— Quelle place occupe précisément l’Andalousie dans l’œuvre de Haïm Zafrani ?

— Encore une fois, il n’est guère aisé d’évaluer l’œuvre d’un chercheur de la stature de Zafrani et d’en disséquer les composantes pour décréter laquelle est prédominante dans sa réflexion ou ses publications. Ceci étant dir, il suffit de parcourir la bibliographie de cet auteur pour s’apercevoir rapidement que ses travaux couvrent l’ensemble de ce qu’on appelait naguère l’Occident musulman. L’Andalousie et le Maroc y tiennent une place centrale. Il convient d’ajouter que le choix de cette aire est hautement symbolique. Au-delà des vicissitudes de l’histoire et des antagonismes qui les ont ponctués, Zafrani y voit manifestement le cadre géographique d’une cohabitation intercommunautaire exemplaire à maints égards. De par la focalisation de ses travaux sur cette partie du monde musulman, il contribue à sa manière à entretenir la mémoire collective et le souvenir de ce qu’il définit lui-même comme « un âge d’or » au cours duquel Musulmans, Chrétiens et Juifs ont collectivement concouru à créer un climat de concorde qui a été l’un des facteurs déterminants de la prospérité de l’Andalousie et de l’éclat de sa civilisation. Je considère l’apport de Zafrani en la matière comme une belle et éclatante réponse aux tenants du courant historiographique dit révisionniste qui, pour toutes sortes de considérations idéologiques et politiques, tendent à minimiser, voire à nier, le type de cohabitation globalement pacifique ayant, de manière générale et exception faite de phases de turbulence dramatiques pour tout le monde, prévalu entre Musulmans et Juifs en terre d’Islam.

— Quel rôle peuvent jouer des travaux d’intellectuels éclairés comme Haïm Zafrani pour la paix, la compréhension entre les communautés et les peuples dans le monde ?

— Votre question a une dimension qui me paraît fondamentale. Et ce dans la mesure où elle nous interpelle, de manière plus générale, sur les fonctions et le rôle de l’intellectuel. Celui-ci, notamment lorsqu’il s’agit d’un universitaire, doit-il se cantonner dans les étroites limites du cadre qui est le sien, c’est-à-dire se préoccuper exclusivement de ses recherches et se tenir loin (ou au-dessus) de la mêlée aussi bien au niveau national que pour ce qui est des grandes questions de l’heure qui agitent la scène mondiale ? Ou bien a-t-il aussi pour obligation de s’impliquer dans les débats qui le concernent en tant que citoyen et observateur supposé attentif de ce qui se passe autour de lui ? Il est bien sûr malaisé de répondre de manière laconique à ces questions. Il n’en demeure pas moins que des travaux d’envergure, menés avec honnêteté et sans parti-pris sur la base de critères rigoureux, peuvent contribuer à faire réfléchir les hommes et les femmes de bonne volonté soucieux d’équité, respectueux des différences, et oeuvrant dans le sens de la concorde et de la paix. Il serait certes naïf de penser qu’un travail académique, quelle qu’en soit le poids scientifique, puisse infléchir le cours d’événements donnés. Mais même s’il ne fait qu’« interpeler » et contribuer à l’instauration ici et là d’un débat serein, c’est déjà un acquis non négligeable. Surtout dans un monde secoué par toutes sortes de crispations et d’affrontements.

— Quels sont vos rapports avec l’œuvre de Zafrani et quelle est son influence sur votre parcours personnel ?

— Il convient sans doute d’indiquer d’emblée qu’il est extrêmement difficile d’évaluer de manière rigoureuse et objective l’apport d’un chercheur à une meilleure connaissance de l’objet d’étude qu’il s’est choisi. Quand il n’a pas de disciples déclarés, il est encore plus compliqué de jauger son influence sur d’autres chercheurs. Pour répondre de manière plus directe à votre question, je dirai que, dans les recherches que j’ai entreprises sur les rapports judéo- musulmans au Maroc à l’époque contemporaine (XIXe-XXe siècles), j’ai lu, comme tout chercheur dans ce domaine, les publications du regretté Haïm Zafrani. Elles m’ont intéressé surtout dans la mesure où elles m’ont permis de connaître de l’intétieur en quelque sorte les communautés juives du pays et d’accéder à des sources en hébreu et en judéo-arabe. De ce point de vue, les ouvrages et les articles de Zafrani foisonnent d’indications précieuses ayant trait tant au Maroc proprement dit qu’à l’Andalousie.

— Pourriez-vous évoquer votre propre parcours, vos travaux et vos projets de recherches ?

— Difficile et périlleux exercice que celui de parler de soi-même... De ce fait je me limiterai à indiquer que mes recherches, initialement entreprises sous la direction des regrettés Germain Ayache et Jean-Baptiste Duroselle, ont porté depuis une trentaine d’années sur le rapport triangulaire entre Etat, société et environnement internationa1. C’est dans ce cadre que j’ai étudié, essentiellement sur la base des archives du Makhzen et des archives diplomatiques et consulaires étrangères, le système des protections et des naturalisations, puis les relations inter-communautaires. Pour élargir le champ d’investigation concernant ce dernier thème, j’ai encouragé des étudiants à préparer des thèses de doctorat traitant de divers aspects des rapports judéo-musulmans et des répercussions au Maroc du conflit israélo-palestinien. Il m’a semblé important de les inciter à élargir leur cadre chronologique au temps présent... Pour ce qui est des recherches en cours, j’ai en chantier depuis quelques années deux ouvrages : l’un porte sur la dimension féminine de l’histoire du Maroc ; l’autre est consacré au règne du sultan Moulay Abdul-Aziz. Leur parution est prévue pour l’automne 2005 aux Editions Porte d’Anfa.

Propos recueillis par Saïd Afoulous
L’Opinion-Culture, 15 octobre 2004

 

Même quand il se présentait 

Même quand il se présentait – ce n’était point coquetterie - comme « un simple instituteur », ce savant atypique ne réussissait pas à dissimuler la forme de grandeur qui l’habitait. Son humilité aurait sans doute été gênée de tant d’hommages.

Certains hommes sont porteurs d’histoire. Zafrani eut le privilège de naître à Mogador, sorte de cas d’école du judaïsme hispano-marocain.

Ami Bouganim, auteur d’un si bon « Le Testament de Spinoza », nous livre dans sa contribution, les ressources puisées aux archives de l’Alliance Israélite. Il nous aide à comprendre comment cette petite île du sud marocain a pu, au cours des siècles, après l’expulsion, préserver son hispanité jusqu’aux temps modernes, lorsque « le port du roi », sous l’impulsion de Mohamed III, devint le premier du Maroc. Attirant marchands et courtiers de la diaspora portugaise d’Amsterdam et Livourne en une sorte d’oasis culturelle, Mogador fut le cadre où se mêlèrent anciennes traditions bien vivantes : survie de la langue héritée et, en cohabitation avec l’ancienne « Zedaka », une organisation sociale, éducative et sanitaire moderne, exemplaire. Notons la permanence de certaines mesures fiscales traditionnelles, comme la taxe sur la viande, destinée dans beaucoup de communautés juives de Méditerranée à financer les écoles. D’autres travaux dans cet ouvrage collectif confirment, sous d’autres aspects, le rôle essentiel, au Maroc, de l’AIU, dont Haïm Zafrani fut longtemps l’un des cadres les plus appréciés.

Les notables, comme souvent, commencèrent par s’opposer aux initiatives étrangères vers la modernité. Enracinement immémorial et précaire.

L’ensemble des articles publiés révèle, à travers l’histoire, la précarité de la situation des Juifs marocains. L’image quelque peu angélisée de la tolérance musulmane repose certes sur des fondements objectifs, mais elle est malmenée par les multiples pogromes jalonnant la coexistence, chaque fois que des événements particuliers venaient susciter les passions. Si Stilman fait ressortir contrariétés et conflits, et Rosen la complémentarité souvent harmonieuse, plusieurs historiens, comme le montre Mikhael Elbaz, ont su dresser un tableau équilibré. À l’époque moderne, cette précarité est illustrée par la défaveur dans laquelle tombent les courtiers juifs de Mogador en 1789. À cette date, Sidi Mohamed décide de favoriser les chrétiens, n’hésitant pas à installer ces derniers dans les maisons juives. Interdiction est faite aux Juifs de porter des vêtements européens. En avril 1790, le sultan Moulay Yazid pénétrant à Tétouan, en réaction à des conflits commerciaux avec des notables juifs, y dirige une opération de pillage, massacres, violences et emprisonnements contre la population juive. En 1822 beaucoup de Juifs tétouanais émigrent vers Oran à la suite du pillage de leur communauté, cette fois par le fils de Moulay Yazid. Cette émigration s’accentuera en 1831 avec l’occupation d’Oran par les Français. En 1860, lors de l’invasion espagnole, à Tétouan, les Riffains mettent à sac, puis incendient le quartier juif. Emmanuel Menahem Nahon, consul de France à Tétouan évalue à 4500 personnes ceux qui se réfugient à Gibraltar.

La signature du traité de Fès, le 30 mars 1912 entraîna la révolte des tabors et le pillage du mellah. On est frappé, au long de ces épreuves, à travers les travaux de Richard Ayoun, par la constance et l’ampleur de la solidarité régionale et internationale. En 1859, Moses Montefiore, de Londres, le Baron James de Rothschild, de Paris, adressent des secours importants s’ajoutant aux initiatives du Gouverneur de Gibraltar avec le concours de toute la population du rocher, juifs, catholiques et protestants. En France le Consistoire de Marseille donne l’exemple. Il est suivi par les autres. Les communautés d’Algérie, de Lisbonne, d’Afrique du Sud, de Chine, de Curaçao font assaut de générosité.

Robert Attal publie une émouvante élégie en judéo-arabe tunisien de Simah Lévy, à la suite du lynchage à Fès d’un Juif marocain en 1900. Précisons que Simah Lévy était le fils du grand rabbin des Livoumais, Judah Lévy, originaire de Gibraltar. Il est le père de l’auteur Raphael Lévy, dit Ryvel, par ailleurs directeur historique des Écoles de l’AIU à Tunis.

Telle est l’ambiguïté des relations interethniques que de telles brimades ou violences cycliques s’inscrivent sur un fond de convivialité traditionnelle. Le récit de Fadhma Amrouche, présenté par Salem Chaker, est passionnant en ce qu’il révèle le quotidien des rapports entre femmes juives et kabyles dans des villages de haute Kabylie, dans des conditions non différentes de ce qui se vivait au Maroc. Il s’agit de la mère de l’écrivain Jean Amrouche, convertie au catholicisme en 1899. Malheureusement, la guerre israélo-arabe de 1948 devait réveiller les vieux démons. Les troubles du 2 juin 1948 se soldèrent par 43 morts et 118 blessés.

Le grand Maghreb

Haïm Zafrani était le mieux placé pour revivre l’ancienneté des liens du Maroc avec l’Andalousie. Toute son œuvre s’inscrit dans ce cadre. Simon Lévy écrit : « Dans le cas du judaïsme marocain, entre les années 1950 et 1980, le fil de transmission a bien failli être rompu... Un homme érudit, auto-investi d’une mission de sauvetage, a exhumé et étudié les composantes fondamentales d’un legs culturel millénaire ». Cependant la culture de Zafrani était trop ouverte pour s’arrêter à un provincialisme judéomarocain. Sa compétence dans divers domaines théologiques, historiques, ethnologiques et littéraires en fera le membre éminent du comité scientifique de la Revue des Études Juives. Ahmed Tahiri, évoque surtout la coexistence judéo-musulmane en Andalousie. Il explique l’osmose démographique par laquelle bien des Juifs du Maghreb sont attirés par cette société andalouse plus libre et tolérante, expliquant leur émigration courante au nord du détroit.

Mais l’appartenance au même ensemble humain résulte de l’appellation globale commune des pays de l’Ouest. Dans le langage de Maïmonide, nous révèlent Judith Targarona et Angel Saenz-Badillo, le terme Maghreb, au sens large, englobait la péninsule ibérique. En effet, Maghreb, c’est l’Ouest, et Machrek l’Est. Trois siècles plus tard, en Italie, les Juifs d’Espagne seront les Ponentini, et ceux d’Orient des Levantini. Mais les Italiens engloberont parmi les Levantini tous les Juifs d’Afrique du Nord, y compris marocains. Comme Braudel, selon le critère du climat, devait inventer la notion de Nord vertical pour désigner les montagnards de Méditerranée, de même a-t-on, ici, créé un Est ethnique, basé non sur les points cardinaux, mais sur les mœurs.

Indirectement, l’osmose hispano-marocaine se constate dans le domaine des Juifs de Cour. La tradition marocaine n’avait pas connu la catégorie des Juifs étroitement associés au pouvoir. L’immigration espagnole modifia les choses. Les souverains prirent l’habitude de se ménager le concours de ces exilés dont ils savaient la compétence et le prestige. De la sorte le recours au savoir-faire de Juifs s’installa dans la tradition marocaine.

« Melting pot » ou diversité israélienne ?

De Shlomo Elbaz, de l’Université de Jérusalem, nous pourrons relever cette pensée : « il nous suffit ici de souligner que la prétention des pères-fondateurs d’effacer les particularismes des différentes diasporas au nom d’une utopique unité, sous le signe d’un hypothétique melting-pot à connotation occidentale, a fait long feu. La société israélienne est et restera longtemps encore, une mosaïque d’ethnies et de sous-ethnies auxquelles il faut reconnaître le droit à la différence. Ces diverses entités culturelles devraient pouvoir faire contribuer leurs imaginaires spécifiques respectifs à la culture israélienne de demain. » Il place d’ailleurs en exergue de son article ce proverbe berbère : « L’arbre court après ses racines. »

Sources savantes

Il fallait la science de Gérard Nahon pour une analyse systématique des livres anciens du Tribunal rabbinique d’Oran. Ne serait-ce que pour cette étude, cet hommage est essentiel. Mais qu’il s’agisse d’études linguistiques, de poésie, de musique, de littérature rabbinique, les nombreuses contributions sont si riches et nombreuses qu’il serait vain d’en proposer l’analyse. Gérard Nahon cite Joseph Nehama : « Nul n’ose plus citer (à Oran) le Moré banni de toutes les bibliothèques. On n’aborde plus ce livre du grand Maïmonide que dans le plus grand mystère, pour ne point s’exposer aux foudres des rabbins, car on commet un péché mortel quand on le lit. » Ceux qu’intéresse la linguistique vivante et populaire se plongeront avec passion et délice dans l’étude de Joseph Chétrit, de l’université de Haifa : « Interférences judéo-musulmanes dans les parlers et la poésie populaire au Maroc ».

Lionel Lévy
Lettre Sépharade, n° 54, juin 2005

Haïm Zafrani, défenseur du pluriculturalisme

« Le souci d’associer les sociétés juives et musulmanes, par le truchement de leurs enfants, dans les mêmes leçons d’éthique universelle, dans les célébrations des solennités nationales communes et des fêtes religieuses propres à chacune des confessions, s’inscrivait [dès 1956] dans mon projet de recherches, d’espaces, de rencontre et de dialogue. »

Haïm Zafrani nous a quittés le 31 mars 2004. Durant près d’un demi-siècle, il aura élaboré une œuvre considérable, explorant les aspects historiques, socioculturels, folkloriques et linguistiques du judaïsme marocain. Celle-ci révèle l’image polychrome d’un passé étroitement lié à l’histoire berbère et arabo-andalouse dont il était devenu urgent d’effacer toute trace des stéréotypes qui lui avaient été injustement accolés.

Une vocation précoce

Haïm Zafrani est né le 10 juin 1922 à Mogador, ville côtière du Maroc méridional dans laquelle vivait une importante communauté juive. En ces temps de mutations culturelles, le jeune Haïm étudie les disciplines profanes. Il fréquente parallèlement la yeshivah Ets Haïm (école talmudique) et suit régulièrement les classes de maîtres érudits tels David Benattar et Pinhas Abisror.

En 1938, Haïm Zafrani est admis à Paris à l’École normale israélite orientale. Quand la déclaration de guerre vient interrompre son séjour en France, il est contraint de réintégrer Mogador où, sans attendre, il obtient un poste d’instituteur à l’âge de dix-sept ans. Au cours de sa jeune carrière, il est appelé à Boujad, un village isolé, et se trouve confronté à des élèves bien plus âgés que lui. Poursuivant sa voie à Casablanca, avec le soutien attentionné de Célia, son épouse, il entreprend des études de droit et d’arabe tout en enseignant dans un collège professionnel. Après l’indépendance nationale en 1956, Haïm Zafrani est nommé inspecteur général de l’enseignement de l’arabe et membre de la Commission royale de la réforme de l’enseignement. À ce titre, il est invité courant 1959 à élaborer, avec d’autres pédagogues, un manuel d’instruction civique rédigé en arabe et destiné aux élèves des écoles primaires publiques. Il suggère d’y insérer, à la leçon consacrée aux fêtes religieuses musulmanes, celles du calendrier hébraïque.

À cette période où l’apprentissage de la langue arabe devenait prioritaire, Mohammed El-Fassi, ministre de l’Éducation nationale, visitant une école juive en compagnie de Haïm Zafrani, lui confiait : « Je suis agréablement surpris de constater que ces élèves ont un niveau d’arabe tout aussi élevé que ceux des écoles publiques. » Grand humaniste, Haïm Zafrani, avec quelques collaborateurs, assure bénévolement, durant les nuits du ramadan de l’année 1956, un enseignement élémentaire aux dockers analphabètes du port de Casablanca. « J’ai vécu une ère exaltante, écrit-il, celle de la naissance du Maroc indépendant... [Il y eut] l’accueil chaleureux et stimulant que le souverain [Mohammed V] me fit par deux fois, quand il me reçut à la tête d’un syndicat d’enseignants et quand je lui présentai le coffret de trois disques de vingt-cinq chants scolaires, réalisés en collaboration avec deux autres collègues et dédiés à la princesse Lalla Amina, née en exil. »

En 1962, une carrière d’universitaire s’ouvre à Haïm Zafrani qui est invité à venir à Paris occuper la chaire d’hébreu de l’École nationale des langues orientales vivantes. C’est alors que Georges Vajda, spécialiste de philosophie juive et arabe, l’encourage à constituer des archives indispensables à l’exploration des aspects socioculturels et spirituels du judaïsme marocain. L’émigration massive vers Israël et d’autres destinations avait réduit la communauté juive de plus de la moitié de ses effectifs quand, durant l’été 1963, il revient en mission au Maroc, collecter les précieux documents écrits et sonores préservés par les derniers groupements judéoarabophones et berbérophones.

C’est au C.N.R.S. qu’il entame un tournant dans sa vie professionnelle et dans sa carrière de chercheur de 1967 à 1969. À la même êpoque, il rencontre Charles Pellat, Régis Blachère et Gérard Troupeau, mais c’est avec André Caquot, professeur au Collège de France et membre de l’Institut, qu’il se lie d’une longue amitié. Le département de langue hébraïque et de civilisation juive de Paris VIII lui est confié en 1969, ainsi que la présidence du jury d’agrégation d’hébreu (1981-1988). Jusqu’à son départ à la retraite, il le dirige en veillant à son épanouissement, forme plusieurs générations d’étudiants, marocains pour la plupart, et dirige de nombreuses thèses de doctorat portant essentiellement sur l’aspect comparatif des sociétéS juives et musulmanes maghrébines. Comme point d’orgue de sa carrière, l’Académie du royaume du Maroc le nomme membre correspondant, reconnaissant ainsi de facto, à travers son œuvre, la culture judéo-marocaine comme élément constitutif et indissociable du patrimoine culturel national. Une œuvre capitale

Pour Haïm Zafrani, sa vocation n’avait rien de fortuit ; l’engouement et l’intérêt tôt ressentis pour sa culture originelle résultaient, disait-il, de son éducation traditionnelle. Toutefois, ses recherches et « son regard intérieur » le conduisent rapidement à étendre le domaine de ses investigations au-delà des limites du legs de la culture juive vers celles des relations intercommunautaires, tant en Andalousie qu’au Maroc. Il les évalue pour en déceler les limites occultées, la richesse des échanges permanents et pour projeter la lumière sur les affinités réciproques. Sa riche bibliographie constitue d’ailleurs un véritable hymne à la culture juive en Occident musulman.

Nous citerons quelques-uns de ses titres et, notamment, ceux qu’il évoquait spontanément. Son premier ouvrage, Pédagogie juive en terre d’islam, paru en 1969, présente une analyse minutieuse de l’organisation et des procédés de l’enseignement juif au Maroc. Un an plus tard, il publie en collaboration avec Mme P. Galland-Pernet un document unique à ce jour, Une version berbère de la haggadah de Pesah suivie de sa traduction et d’une analyse linguistique.

Avec la publication de la tétralogie consacrée à la vie intellectuelle juive au Maroc, son travail connaît un certain retentissement. Les Juifs du Maroc, vie sociale, économique et religieuse. Étude de Taqqanot et Responsa (1972) en constitue le premier volet. Le deuxième, Poésie juive en Occident musulman (1977), propose l’examen méthodique de ce mode d’expression et l’étude de quelques œuvres fondamentales qui illustrent la fécondité séculaire de créations communes aux juifs et aux musuhnans. Le dernier volume de la série, Littératures dialectales juives en Occident musulman (1980), rassemble des études sur le folklore, les pièces bilingues al-matruz, les langues juives du Maroc, les traductions judéoarabes de la Bible ou encore des pièces des genres qassida et rubi. Approfondissant ses investigations, Haïm Zafrani publie en 1986 Kabbale, vie mystique et magie où il met en lumière les oeuvres et quelques figures emblématiques de l’espace mystique maghrébin. D’autre part, à des fins de vulgarisation, il élabore une synthèse de ses recherches sous le titre Mille ans de vie juive au Maroc (1983), ouvrage traduit en arabe, en hébreu et, dans une version remaniée, en espagnol. L’ensemble de son œuvre se verra couronnée par des prix scientifiques internationaux et des distinctions honorifiques.

Mémoire et transmission

Dans sa volonté de transmettre sa propre culture, Haïm Zafrani n’effectuait pas une simple opération de reproduction du savoir reçu de ses maîtres. Il s’était plutôt attelé à démontrer que cette culture méconnue avait subi des changements conséquents au cours de l’histoire. Il faudra néanmoins attendre ses premières publications pour apprécier les effets de la transmission culturelle au détriment des omissions par ignorance. À une phase immédiate de mal-être ressenti loin de la terre natale, succédera une phase de refoulement et de déni durant laquelle l’identité judéomarocaine s’était résumée à une action associative nostalgique. On constatera dès lors l’émergence de mesures favorisant la vulgarisation d’un héritage culturel nécrosé aux générations nées loin de l’Afrique du Nord. Mémoire et transmission se conjugueront pour apparaître désormais comme un antidote à une dilution redoutée et redoutable. Les bienfaits de l’interaction culturelle et du pluriculturalisme, dont Haïm Zafrani était convaincu, traversent en filigrane l’ensemble de son œuvre. C’est la réhabilitation de ce patrimoine intellectuel et sa réinterprétation qui ont dicté, de près ou de loin, chacun de ses écrits, nous permettant de mesurer le chemin qu’il nous aura aidés à franchir. Sa démarche suscitera de multiples vocations ; en témoignent les quarante contributions réunies dans un recueil d’hommages intitulé Présence juive au Maghreb et conçu comme une réplique aux dimensions réduites, de l’œuvre du Maître.

Nicole S. Serfaty et Joseph Tedghi
Qantara, 54, hiver 2004-2005