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Le souq de Sefro 0x200Le souk de Sefrou

On ne saurait trop insister sur l’importance de la traduction de ce livre de Clifford Geertz. Quand l’un des plus grands anthropologues vivants se penche sur le fonctionnement du marché à Sefrou (Maroc), le résultat est à la fois une des principales contributions à l’anthropologie sociale et culturelle du Maroc, du Maghreb et, au-delà, du Moyen-Orient, et un des textes clés de l’anthropologie économique, l’équivalent, dans un tout autre univers, du célèbre Les argonautes du Pacifique occidental de B. Malinovski. Ici, l’objet d’étude n’est pas le système kula du don cérémoniel, mais cette économie du bazar, à la fois totalement marchande (au sens où elle se déploie sur des lieux de marché - des market places, dirait Karl Polanyi) et non marchande puisqu’elle est tout entière régie par une exigence de personnalisation, seule à même de pallier le manque d’information des partenaires de l’échange que, par ailleurs elle contribue à reproduire. Elle est donc très exactement à mi-distance entre le système du don et le système du marché (au sens d’un self-regulated market). Ou, plutôt, elle consiste en une économie de marché personnalisée, à la fois proche et aux antipodes de l’économie de marché impersonnelle des modernes et de la théorie économique. C. Geertz nous en donne à la fois le type idéal, bien au fait de la théorie économique (avec un fort appui sur G. Akerloft) et la « description dense ». À lire obligatoirement par tout économiste ou anthropologue sérieux. On ne peut que remercier Daniel Cefai, auteur d’une traduction impeccable et d’une vaste introduction parfaitement éclairante. Quand on se rappelle que quelques mois auparavant, le même D. Cefai sortait dans « La bibliotheque du MAUSS », la traduction des principaux textes anglo-saxons consacrés à la théorie et à la pratique de l’enquête de terrain (cf L’enquête de terrain, La Découverte/MAUSS, 2003. 39 €) - le must absolu pour tout sociologue, ethnologue ou journaliste - et l’assortissait d’une présentation de plus de 200 pages, d’une érudition époustouflante, on se demande vraiment comment il fait. Où s’arrêtera-t-il ?

« BIBLIOTHÈQUE »
La Revue du MAUSS semestrielle, N° 24, novembre 2004

 

Un des textes fondamentaux

Un des textes fondamentaux pour l’anthropologie économique est enfin disponible en français dans une traduction de Daniel Cefaï (qui fait de cet ouvrage une intéressante introduction, en le resituant dans l’œuvre de l’auteur et dans ses perspectives théoriques). Il s’agit de Le souk de Sefrou : sur l’économie de bazar1, un des chapitres de l’ouvrage collectif de 19792. Clifford Geertz nous livre ici, outre une description ethnographique dense d’un souk marocain, la construction de l’idéaltype wébérien de l’« économie de bazar ».

Une première élaboration de ce type de construction repose sur un terrain empirique à Java, ce qui va donner lieu à l’ouvrage Peddlers and Princes [1963] 3. Puis, comme sa démarche se veut comparative et analytique, il décide de tester son « économie de bazar » sur un nouveau terrain, le souk de Sefrou. À cette occasion, C. Geertz distingue de manière plus explicite l’idéal-type du « bazar » de « l’économie industrielle » et de « l’économie primitive ». Il ne défend là ni une perspective évolutionniste : l’une ne remplacera pas nécessairement l’autre ; ni une opposition stricte : les économies s’imbriquent et coexistent [2003 : 202]. Pour lui, si le souk est une institution caractéristique de la civilisation de l’Islam, « l’économie de bazar » est surtout un outil d’analyse, qui peut être utilisé pour l’étude d’autres cultures. Ce bazar partage des points communs avec les bazars d’Indonésie, bien sûr, mais aussi du Mexique, etc.

Ne cherchant pas à bâtir un modèle général, l’auteur s’en tient à cet outil qui lui permet, de surcroît, d’entamer un dialogue avec les économistes. En effet, il conteste vivement la division du travail entre économistes et anthropologues. La façon de dépasser cette opposition consisterait, pour les anthropologues, à élaborer des outils

interprétatifs, sur la base de travaux empiriques4. Suite à sa réflexion sur le bazar javanais, il donne, dans son étude marocaine, une plus grande importance à la théorie de l’information. Il considère le bazar comme un système spécifique de communication. En effet, la recherche d’information est centrale pour tous les acteurs. Les biens et les services proposés, quel qu’ils soient, ne sont pas homogènes. Ils sont non standardisés et souvent de provenances indéterminées. Les systèmes formels de transmission de l’information sont faiblement développés, irréguliers et peu fiables : dispersion des prix, comptabilité non analytique, poids et mesures non complètement uniformisés. Ainsi, par exemple, la recherche du « meilleur prix » prend des formes très différentes dans un bazar où il faut marchander de boutique en boutique, alors que, dans une économie industrielle, les prix sont affichés. Ces caractéristiques trouvent leur corollaire dans la distribution des rôles des acteurs dans la vie du bazar : acheter et vendre sont des activités indifférenciées. Les vendeurs sont des acheteurs et vice versa... car « acheter, c’est vendre » et « vendre, c’est acheter » [141].

Si, pour C. Geertz, le « bazar » est bien un type particulier d’économie qui nous renvoie paradoxalement à l’idéologie de l’économie de marché : « Le bazar est le lieu le plus semblable au marché de pure concurrence de l’économie néo-classique, le seul endroit sur terre où des vendeurs isolés, aux intérêts rivaux, à la recherche du profit maximal, continuent encore de se confronter en toute parité, hors de toute publicité, à des consommateurs isolés, à la recherche de l’utilité maximale » [156-157], on pourrait alors dire que l’idéologie de l’économie de marché a « emprunté » à l’économie de bazar, qu’elle considère pourtant comme une forme économique moins efficace et rationnelle, l’individualisme des comportements et la compétition, en niant, en particulier, le cadre monopolistique et bureaucratique de cette économie.

C. Geertz n’hésite pas à comparer les différents types d’économie sans les « timidités » qui ont affecté jusqu’à récemment les anthropologues dans leur approche des économies industrielles.

Il n’en faut pas plus, nous semble-t-il, pour montrer à quel point ce texte est « bon à penser » et, par là, l’importance de sa traduction (dans le contexte actuel où des ethnologues et sociologues se redonnent pour tâche d’étudier ces thématiques).

1. Une présentation publique en a été faite en présence de Clifford Geertz et de son traducteur, le 26 mai 2004, à l’EHESS (Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman).

2. Cf. : Clifford Geertz, 1979, « Suq : The Bazaar Economy in Sefrou », in Clifford Geertz, L. Geertz, H. Rosen, Meaning and Order in Maroccan Society : Three Essays in Cultural Analysis, Cambridge, Cambridge University Press.

3. Clifford Geertz, 1963, Peddlers and Princes. Social Development and Economic Change in Two Indonesian Towns, Chicago, Chicago University Press.

4. Jennifer et Paul Alexander, dans un excellent article de 1991, proposent une analyse critique de la construction des outils interprétatifs, faite par les anthropologues qui travaillent sur les marchés. Cf. : Jennifer & Paul Alexander, 1991, « What’s a fair price ? Price-setting and trading partnerships in Javanese markets », Man, 26 : 493-512.

Sophie Chevalier
P.U.F., Ethnologie française, 2005/1 - Vol. 35

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