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Les Saints de atlas 0x200Les saint de l'atlas

Près de quarante ans après sa publication originale en anglais, une traduction du célèbre ouvrage d’Ernest Gellner paraît en français. Dès sa sortie en 1969, cette monographie controversée, consacrée aux igurramen Ihansalen du Haut Atlas marocain et à la place impartie à ces personnages religieux dans les tribus d’agropasteurs berbères de ces montagnes, a eu un important retentissement, en particulier au Maghreb. Les réactions avaient été nombreuses et opposées, de nombreux disciples ayant emboîtés le pas à l’A. dans le choix des outils, des hypothèses, voire de l’objet lui-même ; de nombreux autres avaient exprimé des désaccords profonds. L’A., décédé en 1995, a participé à une réédition anglaise qui a très peu touché au texte.

Cette belle publication contient une longue introduction (50 pages) de Gianni Albergoni, qui replace l’ouvrage de Gellner dans son contexte, en détaille les sources d’inspiration, rappelle les débats auxquels il a donné lieu et décrit la démarche adoptée. Une autre qualité de cette introduction, outre sa clarté, réside dans la présentation et la prise en compte des travaux postérieurs de Gellner. C’est donc l’ensemble de la production - souvent provocatrice - de l’auteur anglo-saxon qui est présenté.

Il est inutile ici de faire un compte rendu détaillé des Saints de l’Atlas, parce que d’une part les spécialistes en connaissent la teneur pour l’avoir lu dans sa version originale, d’autre part l’introduction de G. Albergoni fournit les éléments nécessaires à ceux qui ne les connaîtraient pas encore.

Qu’il suffise de rappeler que Les Saints de l’Atlas est avant tout une étude ethnographique, non seulement par la place accordée aux éléments descriptifs, empruntés à une société particulière, mais aussi par le fait que le propos d’ensemble du livre est l’exposé des résultats d’une recherche de terrain. L’essentiel du volume est occupé par la présentation in extenso de données empiriques, par la description détaillée et inédite, à l’époque, d’une société autre, et plus particulièrement en l’occurrence de l’organisation politique d’une région tribale berbère du Maroc et de sa vie religieuse.

Les deux éléments qui ont retenu l’attention d’E. Gellner sont d’une part les igurramen, c’est-à-dire une catégorie spécifique d’acteurs, d’autre part les zâwiya/zaouîas, l’institution qui leur est intimement liée, dans la mesure où igurramen et zâwiya/zaouias jouent un rôle central dans la vie politique et religieuse de la société tribale. Les igurramen - les « saints » du titre - sont des personnages statutairement distincts des hommes de tribus, en termes à la fois d’excellence religieuse individuelle et d’identité lignagère. La zâwiya/zaouia désigne non seulement le sanctuaire qui abrite les tombeaux des saints du passé, vénérables ancêtres des igurramen actuels, mais aussi l’établissement villageois où demeurent ces derniers. Cette étude de terrain s’appuie sur tout un faisceau de données relevant de registres très divers sollicités dans la quasi-totalité des chapitres : écologie et toponymie, cadastres et généalogies, rituels religieux et procédures judiciaires, légendes hagiographiques et épisodes politiques plus récents. Elle débouche sur une réflexion beaucoup plus ample et originale sur la société marocaine, voire maghrébine, en tant que type sui generis d’organisation sociopolitique et de dynamique historique. Cette spécificité tient à la manière, elle-même originale, dont sont articulés entre eux trois éléments : le pouvoir central, les tribus, l’islam. Gellner place ses propos sociologiques sur l’islam - propos qui vont déboucher sur son interprétation inédite de la fonction médiatrice des saints dans la société tribale - sous le patronage d’une autorité particulièrement illustre en matière de sociologie religieuse : David Hume et son Histoire naturelle de la religion. Il s’agit de l’idée « proto-weberienne » selon laquelle toute foi monothéiste connaît une oscillation pendulaire entre le zèle unitariste de la tradition savante centrale et le culte déviant adressé à des personnifications médiatrices (par rapport au divin) propres aux traditions populaires locales, oscillation que Gellner entend pour sa part autant sur le plan historique que sociologique. En outre, l’auteur anglo-saxon reprend de Montagne l’hypothèse de l’alternance cyclique entre formes « républicaines » et formes « despotiques » dans l’organisation politique des communautés berbères : l’ordre pouvant résulter de l’équilibre entre blocs opposés et l’oscillation entre anarchie tribale et affirmation de pouvoirs forts mais éphémères étant un trait inhérent au système.

Plusieurs reproches ont été adressés à Gellner, certains méthodologiques ou épistémologiques d’autres idéologiques. Tout d’abord, au lieu d’être exhaustif, Gellner ne prend en compte que les éléments qui intéressent sa démonstration : il y a, par exemple, peu de choses sur l’économie et la culture matérielle. Gellner apparaît peu respectueux des conventions du genre les plus généralement admises. Ainsi, contrairement aux approches émiques - c’est-à-dire les approches « internes », privilégiant, dans l’analyse et dans l’interprétation d’une culture, les catégories indigènes de cette culture et non des concepts généraux - et dialogiques, comme celle de Geertz et de l’anthropologie herméneutique, Gellner conserve un regard extérieur, et n’hésite pas à faire des rapprochements anachroniques, parfois provocateurs. On a pu ainsi lui reprocher de plaquer sur la société maghrébine des concepts mis en place pour d’autres sociétés : de manière révélatrice, Gellner n’utilise pas les termes berbères, mais forge sa propre terminologie pour désigner les individus qu’il décrit - « saints », « saints laïcs », « saints en activité », « saints latents », « saints suprêmes »… -, prenant ainsi le risque de la confusion.

Ce ne sont pas les critiques les plus importantes : à la bipolarité représentée d’un côté par un islam scripturaire, légaliste, austère, caractéristique du monde urbain, de l’autre par un islam populaire, rituellement moins sobre et enclin au culte des saints, propre notamment au monde tribal, les détracteurs de Gellner ont invoqué un certain nombre de contre-exemples : le « puritanisme du désert », illustré par des mouvements politico-religieux de réforme, puritains quant à leur doctrine, mais tribaux et bédouins quant à leur recrutement : ou, inversement, la prégnance du mysticisme populaire et du culte des saints parmi les populations urbaines.

C’est surtout autour de la notion de société segmentaire que le débat a porté. Gellner se démarque de l’idée, généralement admise jusque-là, selon laquelle le modèle segmentaire serait nécessairement le modèle d’une « société sans État ». Or, au moment des indépendances, de l’affirmation de l’identité et de l’unité nationales, de la construction de l’État moderne, la lecture gellnerienne de la société marocaine, lecture centrée sur l’idée d’une dissidence tribale endémique, en marge à la fois de l’État et de l’islam orthodoxe, semble souligner les archaismes - tribalisme, anarchie, particularisme berbère, maraboutisme -, discréditer l’image des États pré-coloniaux et minimiser le poids d’un islam authentique.

Pour des raisons parfois différentes, nombreux sont ceux, spécialistes du Maroc en tête, qui ont manifesté leur rejet des thèses gellneriennes - Abu Lughod, Asad, Berque, Bonte, Eickelman, Gallissot, Geertz, Hammoudi, Laroui, Munson, Pascon, pour n’en citer que quelques-uns-, mais l’attrait exercé par le modèle segmentaire en vient à prendre des formes assez paradoxales au point que l’idée segmentaire et son lexique contaminent certains opposants déclarés. En conclusion, outre le fait qu’il rend accessible en français un texte fondamental de l’anthropologie du Maghreb, cet ouvrage, grâce à l’étude préliminaire de Gianni Albertoni, est une introduction théorique et historiographique indispensable à toute personne se destinant à l’étude du Maghreb.

Pascal Bures
BCAI, 22-2006