frendeites

Daniel TIMSIT

Les éditions Bouchène ont eu l’excellente idée de faire paraître un texte qui, dans sa première version, avait été publié par la Revue d’études palestiniennes en 1995. Daniel Timsit y raconte la guerre d’Algérie. Sa guerre d’Algérie. Celle qu’il vécut lui, Juif algérien, au côté des autres Algériens en lutte pour leur indépendance.

Son récit commence par son enfance place de la Lyre, à Alger, à l’entrée de la Casbah. Enfance placée sous le signe de la ségrégation implicite des communautés. C’est très tôt que débutera son engagement politique, en 1944 (il a alors quinze-seize ans), avec son adhésion au Parti communiste algérien. Il entre résolument dans la guerre de libération dès 1955. Étudiant en médecine, il est alors l’un des responsables des étudiants communistes d’Alger. Paradoxalement, c’est précisément son engagement actif dans la lutte armée pour l’indépendance, engagement qu’il avait conçu comme la conséquence logique de son communisme, qui lui fera quitter le Parti communiste en 1956, lorsque celui-ci se trouvera des raisons pour se dérober face à la montée des revendications nationalistes en Algérie.

Daniel Timsit sera arrêté en octobre 1956 et maintenu en prison jusqu’en 1962, en Algérie d’abord, puis en France. « C’est en prison que j’ai découvert mon identité algérienne », écrit-il. Et il raconte avec une sensibilité remarquable sa découverte du peuple algérien. Fonction inattendue de la prison en Algérie durant l’occupation française, elle semble avoir été le lieu même du dévoilement ultime de la vérité. Le lieu où elle apparaissait dans sa nudité intolérable, le seul lieu peut-être d’où elle pouvait être dite. C’est en prison déjà que Kateb Yacine, incarcéré en 1945 aprés les événements de Sétif, disait avoir rencontré le peuple algérien et avoir dès lors décidé de lui consacrer sa vie. C’est de prison que Henri Alleg dira aux Français la vérité de cette guerre qu’ils niaient comme ils niaient un pays et un peuple.

Puis viendra l’indépendance. Ses exaltations, mais aussi ses nouvelles luttes et ses déceptions. Daniel Timsit décrit avec beaucoup de lucidité les différentes activités politiques qu’il mena durant cette période, sans aucune forme de complaisance.

C’est un regard neuf, sensible et profondément humain que jette Daniel Timsit sur l’Algérie. Ce livre constitue un témoignage unique dont on avait grand besoin sur chacune des deux rives de la Médiierranée.

Karim HAOUADEG
Europe, n° 851, mars 2000

L’Algérie d’un médecin qui fabriquait la mort

Guerre, arrestation, prison, libération, retour

au pays... désillusion. Itinéraire d’un humaniste engagé.

Ce pays était tellement mien que je n’imaginais pas de dire que c’était le mien. Je n’en avais pas d’autre. Mon pays, c’était la place de la Lyre, c’était Alger. Mes parents non plus ne s’imaginaient pas vivre ailleurs, ni avoir un autre pays que celui-là », écrit Daniel Timsit dans Algérie, récit anachronique. Lorsque éclate la guerre d’Algérie, cet Algérien, petit-fils de grand rabbin et responsable des étudiants communistes, ne voit d’autre possibilité que de s’engager pour l’indépendance de son pays. Etudiant en médecine, il crée dès 1954 un laboratoire d’explosifs pour le FLN. En 1956, il rompt avec le PC, rejoint le maquis et est arrêté en novembre. Fin 1957, une commission d’enquête dirigée par Simone Veil le fait transférer en France. Il ne sera libéré qu’en 1962, à l’indépendance, après cinq ans et demi de prison. Ce sont les faits. Mais les faits ne font pas une vie. La force de ce court récit réside dans ce que révèlent les mots justes de Daniel Timsit : choix d’un homme face à l’histoire, douleur d’un médecin humaniste fabriquant des engins de mort, tragédie d’une conscience qui préfère le déchirement à l’indignité, complexité des relalions entre Juifs et Arabes, règlements de comptes entre « frères » au sein du FLN…

Aussitôt libéré, le Dr Timsit retourne en Algérie : très vite, l’euphorie laisse place à la tristesse et à la déception. Le coup d’Etat de Boumediene contre Ben Bella en juin 1965 le décide à quitter son pays pour la France. Quatre-vingts pages sobres et denses, tendres et sans concession, qui éclairent autrement l’Algérie d’alors et celle d’aujourd’hui...

FLORENCE ASSOULINE
Marianne, n° 95, 15-21 février 1999

Déchirements algériens

Revenant sur les années de lutte pour l’indépendance de l’Algérie qui se soldèrent par la prison et l’exil, le témoignage de Daniel Timsit dévoile les origines du drame actuel

Une fois n’est pas coutume, c’est de l’éditeur dont il sera d’abord question avant le livre lui-même. Car Abderrahmane Bouchène est un éditeur singulier. C’est à Alger qu’il a créé sa maison, en 1989, à la faveur de la période d’ouverture démocratique qui marquait la première brèche d’espoir dans une société vitrifiée par plus d’un quart de siècle de domination sans partage de l’armée et du parti unique. Convaincu que l’Algérie était d’abord malade de sa mémoire, il a entrepris de publier systématiquement les œuvres de ces grands écrivains méprisés par la culture officielle et qui incarnaient l’âme de leur pays : Malek Haddad, Kateb Yacine, Mohamed Dib, Mouloud Mammeri... Et il a aussi accueilli dans ses collections les auteurs algériens et français qui aidaient à comprendre les déchirements de l’Algérie contemporaine et leurs origines histotiques. Mais bien vite ce travail magnifique s’est heurté à la réaction des courants obscurantistes de l’islam politique, et surtout à la volonté d’étouffement des maîtres du pouvoir réel, les généraux mafieux pour lesquels la culture et le travail de mémoire constituent de redoutables dangers. Menacé de mort, Abderrahmane Bouchène a dû s’exiler en 1994. Et après des années de galère, il vient de recréer sa maison d’édition à... Saint-Denis, avec toujours le même objectif : aider l’Algérie à retrouver sa mémoire et son histoire.

L’un des premiers livres qu’il édite, celui de Daniel Timsit, est de ce point de vue exemplaire. Il s’agit d’un bref récit, issu d’un entretien avec Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey, dont une première version avait été publiée en 1995 dans la Revue d’études palestiniennes. Ce texte est bouleversant, et il en apprend bien plus sur les origines de l’actuel drame algérien que bien de savants traités. Daniel TImsit y raconte son enfance de juif algérien, né en 1928, et son engagement de jeune militant communiste - il était alors étudiant en médecine - dans la guerre de libération, dès 1955. Bientôt rallié au FLN, il est l’un des membres actifs d’un réseau de fabrication d’explosifs pour la « zone autonome » d’Alger. Arrêté en octobre 1956, il passera le reste de la guerre en prison, et c’est là, dit-il, qu’il a « découvert [son] identité algérienne » : les pages qu’il consacre à ces cinq années et demie de détention expriment une force d’âme peu commune.

Revenu en Algérie après l’indépendance, il collabore à divers ministères, jusqu’au coup d’Etat de 1965 qui le conduit à s’exiler définitivement en France, où il vit toujours aujourd’hui. Le regard qu’il porte, avec trente ans de recul, sur ces années d’engagement, est d’une lucidité rare. Et c’est là toute la force de ce petit iivre : en quelques phrases sèches, il donne à voir le dévoiement de la lutte de libération dès la fin 1956, avec la liquidation des « lycéens maquisards » par le colonel Amirouche. Et il explique la folie qui commence en 1962 et à laquelle il se reproche d’être resté aveugle : « J’ai eu tort de ne pas vouloir comprendre, de ne même pas désirer voir. On torturait des gens et je ne le savais pas. » Et aussi : « L’autocensure totale. Sur la religion et sur plein d’autres choses. C’est ce type de société où il n’y a pas de débats, où tu ne peux pas être toi même, où la société religieuse envahit tout peu à peu. Une pression insidieuse. Je sais que j’ai fui cela. »

Cette « fuite », on le sent, a déchiré sa vie. Mais elle force le respect pour un homme qui a choisi de placer sa dignité et celle de son pays au-dessus de tout. En obligeant leurs compatriotes - mais aussi les Français - à regarder en face ces années douloureuses, Daniel Timsit et son éditeur apportent une contribution décisive au dévoilement des secrets à l’abri desquels se poursuit aujourd’hui la « seconde guerre d’Algérie ».

François Gèze
Le Monde, 5 mars 1999

Dans un récit simple et poignant

Dans un récit simple et poignant, Daniel Timsit retrace les principales étapes de sa vie de militant du FLN durant la guerre de libération. Juif algérien, attiré par le Parti communiste, il finit par rejoindre le FLN, ce qui lui vaut la prison jusqu’à l’indépendance en 1962. C’est en détention, explique-t-il, qu’il prend conscience pleinement de son identité algérienne et qu’il découvre le peuple à travers ses camarades de cellule. A l’indépendance, il occupe des postes de responsabilité au ministère de l’agriculcure, dont le ministre était son ami de combat. Il a été de ceux qui ont insufflé l’autogestion agricole, qui a ravi les fellahs en 1963 et évité au pays une famine annoncée. La première année de l’autogestion,- se souvient-il, a été un grand succès. Mais au fil des ans et au contact de la réalité, les illusions sur les capacités révolutionnaires de ses amis se lézardent. Il est d’abord choqué par la loi sur la nationalité algérienne votée par l’Assemblée nationale en 1963. Cette loi fait de lui un étranger, et ce sont ses amis qui interviennent pour qu’il soit citoyen par décret, lui qui est algérien par ses ancêtres ! L’autre événement qui lui fera perdre ses illusions, c’est le coup d’Etat militaire du colonel Houari Boumediene. Il s’installera en France comme médecin et égrénera ses souvenirs de combattant de la liberté en pensant à ce pays qui lui devient étranger par ses tendances autoritaires, par sa bigoterie et par son intolérance.

LAHOURI ADDI
Le Monde diplomatique, juillet 1999

ALGÉRIE : RÉCIT ANACHRONIQUE

SUITE BAROQUE : HISTOIRE DE JOSEPH, SLlMANE ET DES NUAGES

Le premier de ces deux livres est une autobiographie. Elle commence, comme de juste, par la naissance, et le ton est donné : « Je suis né en 1928. Ce qui se passe aujourd’hui dans mon pays, comme ce qui s’est passé il y a trente ans, me montre que rien n’est jamais joué, rien n’est jamais terminé. » Dans la Casbah d’Alger, le père de Timsit a « un étal, place de Chartres, c’est-à-dire trois planches et deux tréteaux ». Sa mère est la fille du grand rabbin de Constantine, un intellectuel. Ses parents parlent arabe entre eux. Lui ira à l’école primaire, laïque et obligatoire où, à la fin des années trente, dans la classe il n’y a que deux musulmans. Il ne faut pas beaucoup de temps à Timsit pour passer du côté des opprimés. Il entre au Parti communiste algérien en 1944, comme beaucoup de jeunes juifs à l’époque. Dès 1955, il est de plain pied dans la guerre de libération. Etudiant en médecine, il reconstitue une section clandestine des étudiants communistes et fabrique des explosifs pour les maquis. Avec le parti, les relations vont vite se tendre : « A une assemblée dite de cadres, fin 55, André Moine, secrétaire du PCA, insinuait que les Américains étaient derrière ce soulèvement et qu’il fallait donc y regarder à deux fois. » En 1956, une bombe explose malencontreusement dans un couloir de l’hôpital Mustapha où il travaille, il doit fuir, il essaie en vain de gagner le maquis puis se cache à Alger en continuant la lutte clandestine. En octobre il est arrêté. Passé tout près de la condamnation à mort pour flagrant délit de « tentative de destruction d’immeuble habité », il reste en prison jusqu’à l’indépendance. « C’est là, dit-il, que j’ai découvert l’Algérie, l’Algérie profonde, celle des fellahs, l’Algérie de ceux qui ne comprenaient pas le français, des gens qui n’avaient aucun horizon, qui n’étaient pas considérés, qui n’existaient pas. » Libéré en 1962, il finit ses études de médecine à Paris puis rentre au pays, exerce un temps à l’hôpital, puis devient conseiller du ministre de l’Agriculture pour la réforme agraire. « Tel domaine, quarante familles, tel autre, cinquante. J’ai donné quarante-huit heures au sous-préfet pour convoquer tout le monde. Dans les quarante-huit heures, tous les ouvriers agricoles, plus les dix pour cent d’anciens moudjahidin, sont réunis sur les fermes et on leur donne la terre, nommément. » Il est comme ça, Timsit. Au coup d’Etat militaire de Boumediene, il quitte l’Algérie et s’installe comme généraliste à Paris où il va exercer pendant trente ans une forme de médecine si exceptionnelle que ses patients sont tout désorientés lorsqu’il décide de se consacrer à l’écriture (ce n’est pas lui qui le dit) ce sont des gens qu’il a soignés et que je connais).

Le second livre est un roman. A la même époque et dans le même cadre, des destins se croisent, celui de Joseph, qui ressemble assez à Timsit lui-même, et celui de Slimane qui devient son ami. Ils « se sont rencontrés dans la salle 4 de la prison d’El-Harrach... Rencontrés ou retrouvés, ils auront le sentiment de s’être toujours connus quand leurs regards se croisèrent à l’arrivée de Joseph en ce printemps 1957, dans la salle 4, crâne rasé et pieds nus. Slimane, gracié d’une triple condamnation à mort, entamait les premiers mois de sa détention perpétuelle, heureux, tandis que Joseph rayonnait d’avoir échappé à une condamnation à mort. Rana fil fayda, nous sommes dans le bénéfice, lui dit Slimane en l’accueillant. »

Ces livres sont à la fois importants et passionnants - ce n’est pas la même chose. Importants, parce qu’à eux deux ils composent un témoignage sur une époque encore trop proche pour faire partie de l’Histoire, pas assez pour qu’on s’en souvienne bien, et surtout bien censurée dans la mémoire française. Passionnants, ils le sont parce qu’ils sont écrits au grand galop, sans aucune recherche d’effets - ce qui ne surprendra par ceux qui ont la chance de connaître Timsit. Cette simplicité d’écriture, cette vivacité directe, c’est la tradition des grands chroniqueurs de la révolution, de Lissagaray à George Orwell et Victor Serge. A notre époque de relativisme absolu où les mots d’engagement et d’émancipation sont tenus pour des archaïsmes, il faut lire ces livres qui montrent avec passion qu’en effet, « rien n’est jamais joué ».

ERIC HAZAN
Revue d’Etudes Palestiniennes, 130

Daniel Timsit se confie au Quotidien d’Oran

Le Quotidien d’Oran : « Algérie, récit anachronique ». Pourquoi ce livre et pourquoi si tardivement ? Daniel Timsit : Tout simplement parce qu’on me l’a demandé. Ce sont des amis qui m’ont incité à le faire en me montrant que ce serait utile de contribuer par mon témoignage à l’établissement de la vérité historique. Elias Sanbar et Farouk Mardam Bey, responsables de la « Revue d’études palestiniennes », ont fini par me convaincre de l’utilité, pour les uns et pour les autres, du récit de mon expérience. Alors, j’en ai raconté certains épisodes, mal connus ou occultés.

J’ai essayé de retrouver la vérité de ces temps de la guerre de libération telle que je l’ai vécue. Nous avons une histoire riche et complexe. Elle appartient à la mémoire de tous et de chacun. Cette mémoire est constituante de notre présent et de notre avenir. Nous devons la retrouver. C’est un grand puzzle que notre histoire. Chacun doit apporter sa pièce, si petite soit-elle. Alors reconstituée, elle nous apparaîtra dans toutes ses significations et nous aidera à résoudre nos problèmes, à vivre.

Pour ma part, je pouvais témoigner de l’absence de racisme et de xénophobie durant le combat. Je voulais rappeler l’état d’esprit de mes compatriotes en ces temps-là, tel que je l’ai connu dans les réseaux et les prisons, généreux, ouvert. J’ai voulu évoquer le souvenir de frères et soeurs de lutte, certains oubliés ou méconnus, et j’ai aussi essayé de montrer par quelques exemples combien cette guerre avait été difficile, douloureuse. Il y avait certes l’héroïsme, la solidarité, la générosité, mais aussi des erreurs, des choix douloureux, des incompréhensions.

Q.O. : Le livre est paru aux Editions Bouchène à Paris et à Alger. Les échos sont-ils favorables ? Vas-tu te remettre à l’écriture ?

D.T. : J’en suis en partie satisfait par ce que je crois avoir réussi à éviter : clichés et tabous. J’ai exprimé l’essence de ce que j’ai vécu. Mais il s’agit d’une oeuvre modeste, d’une relation trés partielle. Ce ne sont pas des « mémoires » ni un essai politique et chacun des chapitres aurait mérité d’être développé. Mes amis et mes proches ont aimé. Des lecteurs m’ont écrit pour me remercier d’avoir publié ce témoignage. Je leur ai répondu que c’est leur lecture qui donnait sens à ce petit livre.

Un deuxième livre me tenait à coeur. C’est chose faite. Son intitulé : « Suite baroque : histoire de Joseph, Slimane et des nuages ». Comme son titre l’indique, il s’agit bien d’une « Suite », mais imaginée à partir du réel, plus personnelle, disons littéraire. Autrement, je termine un « Journal » tenu pendant les années de prison, où je parle de mes amis d’autrefois qui sont restés des amis du présent. Comme tu le sais, il existe même des amitiés éternelles.

Q.O. : Où en est Daniel Timsit dans son combat pour la liberté ? Quelles lecture fais-tu des évènements dramatiques qui ont secoué et qui continuent à déstabiliser l’Algérie d’aujourd’hui ?

D.T. : Je ne me permettrais pas un avis péremptoire. Je ne vis pas en Algérie. Je sais simplement qu’il faut apprendre à écouter et à débattre. Personne ne possède toute la vérité ou toutes les solutions, chacun en détient une parcelle. L’évolution dans les esprits et les comportements est essentielle... Les problémes sont nombreux. Ils ne seront pas résolus rapidement ni facilement. Dans une société non totalitaire, la question de savoir qui détient le pouvoir institutionnel n’est pas primordiale, mais bien plutôt dans quelle mesure peut-on faire évoluer la société vers la démocratie et le développement culturel et économique.

Avancer sur chacun des problémes à résoudre grâce à la constitution et la pression d’une véritable opinion publique, voilà l’essentiel. Mieux que moi, tu sais qu’il importe avant tout de faire toute sa place à la femme algérienne dans la société grâce à la conquête de l’égalité. Cette transformation est la condition nécessaire au développement culturel et économique. Oans cette perspective, l’abolition du Code de la famille s’impose.

En finir avec les processus d’exclusion économique ou culturelle qui mutilent l’Algérie et plongent la grande majorité de la population dans la misère, la division et le désespoir. Ils empêchent le développement et la consolidation démocratique des institutions. Voilà l’essentiel !

Sur chacun des problémes, sur chacun des aspects de tel ou tel probléme les Algériens peuvent se rassembler sur des solutions acceptables par la grande majorité et imposer alors leur adoption.

Pour ce qui est de mon action pour la liberté (combat est un grand mot), je contribue dans la mesure de mes petits moyens pendant des années à la défense des travailleurs immigrés, actuellement pour les droits des « sans-papiers », à la défense des droits du peuple palestinien. Et chaque fois, lorsque les Algériens des nouvelles généralions me le demandent, j’essaie d’aider à l’édification d’une société démocratique dans notre pays.

Avec des Algériens et des Français, jeunes et moins jeunes, nous avions constitué un collectif de solidarité. Une petite revue d’études et d’information : « Algérie en questions », avait entrepris un travail de clarification contre l’intégrisme totalitaire (et non contre la religion) et pour créer un lieu de discussion et de rassemblement pour les démocrates sans exclusive. Malheureusement, des divisions sont apparues. Comme souvent, nous qui prétendions lutter contre les exdusions, nous ne tolérons pas la diversilé des opinions alors même que l’accord existe sur l’essentiel.

Propos recueillis

par Mohammed Bensalah
Le Quotidien d’Oran, 28 octobre 1999

Un récit pour mémoire

« Tout jeune en 1946, j’étais déjà sensible à la revendication nationale… En 1950, nous avons aidé la fraction du MTLD qui était entrée en clandestinité pour préparer au sein de l’OS (Organisation secrète) la lutte armée… J’entre de plain pied dans la guerre de libération dès 1955… Le 1er Novembre 1954 pour moi, pour nous, il n’y avait pas de doute, c’était la guerre de libération qui commençait. Il fallait s’y engager totalement, sans réticences… » Ainsi s’ouvre le récit autobiographique de Daniel Timsit, « Algérie, récit anachronique », médecin, militant de la cause nationale, qui parle avec beaucoup d’émotion de son pays, l’Algérie, pour lequel ii s’est tant battu.

Ce texte, qui mérite d’être salué comme un évènement à plus d’un titre, et que l’on lit avec une très grande émotion, est un livre clair, intelligent et vif, qui va bien au-delà du simple récit. L’auteur, un homme affable, discret et fin observateur, fait preuve d’une élégance de vocabulaire même s’il se montre peu avare d’anecdotes.

A soixante-quinze ans, le militant politique, qui garde l’Algérie au centre de ses réflexions, mobilise tous ses souvenirs brulants profondément enfouis dans sa mémoire. Il se veut honnête et son regard, qui ignore la polémique, est juste et plein d’amour. « Ce pays était tellement mien que je ne pouvais même pas m’imaginer dire que c’était le mien. Je n’en avais pas d’autre. Mon pays, c’est la place de la Lyre, c’était Alger. » Ce témoignage, ce récit essentiel et splendide constitue une preuve d’amour pour un pays, tout en illustrant la capacité de certains à se sacrifier pour les autres.

Dans plusieurs passages admirables, Timsit évoque ses activités militantes dans la clandestinité alors qu’il venait de quitter les bancs de l’université, où il était inscrit en dernière année de médecine. Son réseau qui regroupait des Algériens de toutes origines et qui était dirigé par Si Mourad, Hassiba Ben Bouali étant leur agent de liaison, était intégré à la zone autonome de Yacef Saadi. Composé d’étudiants chimistes, entre autres, le groupe fabriquait des explosifs. « Je n’envisageais pas du tout de fabriquer des explosifs » - écrit D. Timsit, qui envisageait de rejoindre le maquis en tant que médecin « mais en tant que responsable, j’estimais que je ne pouvais pas demander à d’autres de faire des explosifs, si moi je n’en faisais pas. Je me suis donc occupé à mettre en place ce premier laboratoire d’explosifs ».

Trés proche de Maurice Laban, l’officier des Brigades internationales que Mostefa Benboulaid, son ami, voulait avoir à ses côtés. Daniel, Timsit va lui servir de guide dans la clandestinité, avant d’être envoyé par la direction du parti communiste dans les maquis d’El Asnam, où il devait mourir lui et l’aspirant Maillot. D. Timsit fut, lui, envoyé vers les maquis de Sidi-Bel-Abbés par les communistes, alors que le FLN prépa rait son départ vers Collo pour assurer un hôpital de maquis. Arrêté en octobre 1956 par la police, il subit constamment des simulacres d’exécution et savait qu’il risquait la peine de mort. L’arrestation en décembre 1956 de Fernand Yveton et son exécution deux mois plus tard -, a contribué, grâce à ses avocats, à lui éviter le flagrant délit et donc l’exécution automatique. « Il a dû y avoir une influence de la communauté juive », avouera-t-il.

Observateur attentif, il parlera de ses longues années de prison (il se propose d’ailleurs d’écrire son joumal de prison de 1956 à 1962). « C’est en prison que j’ai découvert mon identité algérienne... J’ai vu ce peuple, j’ai vu qu’il était mon peuple...», écrira cet exilé en France qui a tant milité, tant manifesté, et qui, aujourd’hui, n’arrive pas à vivre sur la terre algérienne qu’il aime tant.

Page par page, il se remémore, jusque dans le détail, les moindres faits et gestes : le cadeau que lui a fait Hassiba Ben Ben Sauali, un livre relié en cuir des « Mille et une nuits », Abane qui cherchait à le rencontrer et « qui fut as sassiné en 1959 â Tunis, sur ordre du FLN », la famille Ouzegane, Rabah Bitat son voisin de cellule à El-Harrach, son transfert en France, avec son ami Souyah Lahouari aux Petites Baumettes, à Fresnes et à Angers, prison où il vécut ses pires années de détention, « bien plus pénibles que Lambèse », affirmera-t-i1.

Libéré en 1962, il a poursuivi ses études, terminé sa médecine et repris du service à l’hôpital El-Kettar, avant d’être nommé chef de cabnet de Ouzegane, ministre de l’Agriculture, dans une Algérie en pleine turbulence. Ouzegane sera d’ailleurs très vite remplacé par Mahsas. Ben Bella dira à Timsit : « Ecoute Daniel, mets un peu d’ordre dans ton ministère ». Ce dernier préfère retourner à sa médecine, avant d’intégrer en 1964 le cabinet du ministre de l’Industrie, M. Boumaza. Jusqu’au coup d’Etat qui renversa Ben Bella et qui le décida à s’exiler en France pour éviter de subir le sort de Harbi, Zahouane, Salort et d’autres encore qui passèrent des années en prison.

Mais ceci dit, son pays est toujours dans son coeur et chaque année il rêve d’y retourner pour s’installer.

Mohammed Bensalah
Le Quotidien d’Oran, 28 octobre 1999

Trois questions à Daniel Timsit, lauréat du prix SCAM

 

Le Quotidien d’Oran : Avec ce nouveau livre et le prix S.C.A.M., vous voici consacré écrivain. Qu’est-ce qui pousse le militant et le médecin à l’écriture ?

Daniel Timsit : D’abord parce qu’on me l’a demandé. Des amis m’ont incité à le faire et ensuite parce que c’était la période difficile de cette véritable guerre civile en Algérie. Je voulais dire ce que je connaissais de ce peuple algérien qui est mon peuple. Voilà ce qui m’a poussé à écrire ce petit livre. J’essaie de retrouver la vérité de ces temps de guerre que j’ai véçus. Je veux rappeler l’état d’esprit de mes compatriotes en ces temps-là, tel que je l’ai connu dans les réseaux et dans les prisons, généreux, ouvert. Le peuple a résisté. Les racines idéologiques, c’est dans la lutte de libération... se battre pour des mesures justes.

Q.O. : « Suite baroque » porte comme sous-titre : « Histoire de Joseph, Slimane et des nuages ». Ce roman autobiographique qui reflète votre vie militante vous tenait à coeur. Pouvez-vous tracer pour nos lecteurs les grandes lignes de ce récit ?

D. T : Comme son nom l’indique, il s’agit bien d’une « suite », mais imaginée à partir du réel, plus personnelle, disons littéraire... C’est l’histoire du parcours de deux amis et de leurs proches à travers des périodes historiques bien définies. Celà commence par « le temps des vivants », le vécu, à travers des épisodes de la guerre de libération, un temps plein d’optimisme, un temps de jeunesse et d’espoir, malgré les épreuves et les souffrances.

Ensuite, c’est l’histoire d’un mirage, le mirage d’une poursuite de la révolution émancipatrice, espoir déçu... le troisième volet constitue le champ pour un futur. La dernière partie enfin replace le parcours dans un contexte plus général, celui de la démystification par rapport à la société réelle.

Je termine en ce moment « un journal » de prison écrit depuis 1957 et jusqu’en 1962. J’ai été arrêté en 1956 et dès avril 1957, j’ai commecé à écrire à la prison d’El Harrach et j’ai poursuivi ce témoignage à Lambèse, et aux Petites Beaumettes, Je parle de mes amis, des amitiés éternelles sur 600 pages de récits, de l’univers carcéral. On se disait en prison qu’on était dans « le plus » (Rana fil faïda). On ne pensait pas survivre.

Q.O. : Quelle lectute, faites-vous de l’évolution de la situation politique en Algérie ?

D. T : les problèmes sont nombreux. Ils ne seront pas résolus rapidement ni facilement. La question est de savoir comment faire évoluer la société algérienne vers la démocratie et le développement culturel et économique ? Regarde ce qui se passe au Venezuela, nous assistons à une renaissance de la marche en avant des pays sous-développés.

Le peuple algérien a résisté, mais il semble las. Le processus pour sortir de l’ornière semble long. C’est comme au début de notre lutte de libération nationale. Les racines idéologiques, c’est dans la guerre de libération qu’elles se trouvent. La conscience n’a pas été détruite. Au contraire, elle a progressé grâce à ces années d’épreuve.

On a échappé à l’expérience qu’a vécue l’Iran : une république intégriste tolitaire. Ce qui me rend optimiste. Le premier point sur lequel on gagne, c’est qu’on est une Nation plurielle, facteur de division et d’opposition dure - culture uniquement religieuse ou uniquement laique. Le visage de l’Algérie réelle réapparaît dans sa diversité. On a un destin commun. Cette diversité, qui était un risque énorme, à partir du moment où elle est acceptée devient un facteur d’enrichissement et de dynamisme.

La question est : est-ce que les différentes couches algériennes, sont en mesure de prendre des décisions pour instaurer une véritable solidarité économique ? Un filet de protection de solidarité est nécessaire pour éviter toute éxclusion. Pour cela, il faut prendre des mesures strictes, une véritable guerre économique s’impose. Mais l’essentiel se situe sur le plan de l’opinion publique qui doit se mobiliser pour trouver des consensus sur tel ou tel problème.

Daniel Timsit, un nom qui ne dit peut-être pas grand-chose à la jeunesse algérienne

Daniel Timsit, un nom qui ne dit peut-être pas grand-chose à la jeunesse algérienne, mais un nom prestigieux, celui d’un homme profondément algérien qui, dès 1946, était déjà sensible à larevendication nationale. Il s’engagera d’ailleurs très tôt aux côtés des militants du MTLD, entrés en clandestinité, pour prèparer au sein de l’OS (Organisation Secrète) le déclenchement de la lutte armée.

Prêt à sacrifier sa vie pour que vive l’Algérie, son pays, cet homme téméraire au nom bien berbère - petite flamme en tamazigh n’hésitera pas un instant lorsque le moment venu, il quittera les bancs de l’université d’Algérie où il préparait sa médecine, pour entrer de plain pied dans la guerre de libération en 1955. Témoin vivant de l’Algérie de toujours, Timsit, homme discret quelque peu timide, et allable, accueille et écoute de bonne grâce ceux qui s’adressent à lui. Il semble ne plus porter le poids d’une vie qui, pour lui, s’est accomplie prodigieusement. Daniel est loin d’avoir l’allure de ces hommes meurtris. Il sait écarter amertume, rancœur et ressentiment, même s’il souffre profondément face au drame et à la tragédie qui déchire son pays aujourd’hui.

A soixante-quinze ans, le militant politique qui garde l’Algérie au fond de son cœur, n’a rien perdu de sa superbe. On peut même dire qu’il a de la classe et une sorte d’élégance de coeur et de l’esprit qui ne sied qu’à ceux que leur vérité profonde parvient à dépasser. C’est en 1997 que j’ai rencontré pour la première fois Daniel Timsit lors d’une table ronde organisée par « Carrefour des solidarités avec l’Algérie », une association préoccupée par l’avenir démocratique en Algérie. En tant que membre fondateur, l’auteur de « Algérie, récit anachronique » pensait qu’il était également nécessaire de créer un espace de confrontation démocratique des idées sur 1e drame que vivait la population algérienne. Il créa donc « Algérie en question » en avril 1998, une publication qui se proposait de rendre compte des activités de « Carrefour » et des autres associations et collectifs qui avaient l’Algérie à coeur. Il avait déjà donc un stylo en main et il écrivait des notes émouvantes sur l’Algérie meurtrie.

L’écriture pour Daniel Timsit est le reflet d’une passion. Son style tout en sobriété, touche à une efficacité rare. Si rare que cela mérite que l’on s’y attarde un peu. « Ecrivez, né à Alger, disait-il, « Algérie ». « Né à Alger », il insistait, « à Alger, Algérie ». Ceci est important pour la suite... «Sur les hautes plaines ou, plus au sud, au pied des Aurès, même accroupi, adossé contre la haute muraille du bagne de Lambèse, il vous suffit de lever les yeux et le ciel roulant ses incommensurables volumes de bleu profond vous libère et vous éléve », écrivait-il en préambule dans ses « petites histoires dans la grande histoire ».

La prison, qui sera le thème de son prochain livre, occupe constamment son esprit. Ali Zamoum, son ami de toujours, se demandait par quel cheminement Daniel Timsit était-il venu « se mêler à notre problème à nous, Arabes ou Berbères, noirs ou basanés, indigènes, damnés de la terre ? » « Une chose était cértaine », précisera-t-i1, « il était des nôtres. Et tout naturellement, il s’est intégré à nous ».

« Dans la salle 8 du groupe pénitentiaire de Maison-Carrée, je vis un jour entrer ce nouveau locataire de ce pénitencier déjà célèbre. Tout de suite, je remarquai que c’était un blanc, crâne rasé, boule à zéro, d’un côté le paquetage sous un bras, de l’autre une paire de godasses suspendue à son épaule », écrivait Ali Zamoum en préface de « Suite baroque » répondant à la question : « C’est quoi ce livre au juste ?, il écrivait : « un chant à la vie ? Mais c’est quoi la vie en fin de compte ? »

A travers ses écrits, Timsit sort lentement de sa coquille. En prison, il s’était aménagé un univers, faisant de la plume sa confidente et de ses notes d’écriture, un compagnon. Des multiples affrontements auxquels conduit l’existence, il a merveilleusement gardé l’amour vrai des êtres et des choses.

Très ému lors de la cérémonie de remise du prix, il prend la parole pour dire ses impressions devant un parterre important d’invités. « Ce sont mes enfants, mes amis, mon peuple, et ma femme qui ont été reconnus, et, ça, ça me comble, ça me suffi ! ».

Lors de l’entretien qu’il nous a accordé, Daniel Timsit dégage une impression de sérénité renforcée par une nature réservée et trés peu bavarde. Mais lorsqu’il s’adresse à un compatriote, il ne rechigne pas à se livrer.

Le Quotidien d’Oran, 26 décembre 1999

 

Entretien

Couv Suite Baroque 0x200A propos de Suite baroque. Histoires de Joseph, Slimane et des nuages, de Daniel Timsit, et d’autres sujets

Rolland Doukhan - Daniel Timsit

Est-ce un roman ? Assurément non. Est-ce un simple récit ? Non plus. Est-ce une autobiographie ? Pas le moins du monde, encore que tout, en littérature, relève d’une biographie. En l’occurence, il s’agit dans ce livre de la biographie d’une époque, de celle d’un ou de deux pays, d’au moins trois ou quatre personnages, et de quelques nuages. En un mot, si je ne craignais pas de rebuter quelques lecteurs qui associent à ce mot des notions d’ennui ou d’inutilité, je dirais qu’il s’agit de poésie. Mais de cette poésie qui ne va pas à la ligne, celle qui fait frissonner non seulement les herbes dures des djebels, mais aussi le linge qui sèche aux fenêtres de la Méditerranée.

Suite baroque, voilà un titre qui va bien à l’homme que j’ai rencontré. Daniel Timsit détonne en ces temps de multimédia, d’internet et de téléphones ambulants. Il se contente d’être français, d’être juif, et d’être aussi un Algérien. Trois balcons de son être profond sur lesquels il se promène, laissant, au bout de ses doigts jaunis, fumer ses cigarettes comme il laisse se dérouler sa mémoire. Oui l’homme que j’ai rencontré est d’abord un être humain, c’est-à-dire parfaitement universel. Toutes ces précisions me semblent importantes à souligner car ce livre ne concerne pas spécifiquement les Juifs en tant que tels, ni les Français en tant que tels, et ni les Algériens eux-mêmes. Il nous concerne tous.

De quoi s’agit-il ? D’un homme qui a choisi et qui est allé au bout de ses choix. Ce qui serait banal si cet homme n’était le citoyen d’un pays déchiré aux prises avec les retombées d’une Histoire à laquelle il a participé, mais des retombées qui ne vont pas aujourd’hui tout à fait dans le sens qu’il avait rêvé. C’était quoi, l’Algérie coloniale, l’Algérie d’avant 1954 ? Un pays dans lequel la norme était de vivre sagement, (et parfois, violemment), dans le coin, dans le quartier, dans la culture où l’on avait vu le jour. Des murs invisibles séparaient les communautés, - ah ! le vilain mot qui ferme tant de portes ! Mais il serait trop long d’en chercher un autre - des communautés qui vivaient pourtant côte à côte sans pour autant se mélanger. Les Juifs, citoyens français depuis 1870, par la grâce du décret Crémieux, étaient d’abord des Juifs aux yeux des Musulmans et des Chrétiens, ces Musulmans que nous nommions les Arabes, et ces Chrétiens que nous nommions les Européens ou parfois les Français. Et il en était de même pour chacun de ces groupes vis-à-vis des deux autres.

Il faut cependant reconnaître que les Juifs, en Algérie, ressentaient à l’égard de la population arabe, une réserve, sinon une hostilité, qui n’était pas seulement imputable au sacro-saint principe colonialiste de diviser pour régner. L’histoire de ce pays recèle, à l’encontre des Juifs, des violences qu’on ne peut expliquer uniquement par l’existence d’un impérialisme soucieux d’établir sa domination économique et culturelle sur l’ensemble de la population. Le pogrom du mois d’août 1934, à Constantine, qui avait coûté la vie à 26 Juifs, perdure encore, dans toutes les mémoires2.

C’est pourquoi la participation de Juifs à la guerre d’Indépendance (je veux dire aux cotés des Algériens), doit être considérée comme une chose inhabituelle, sinon même exceptionnelle.

Dans cette optique, le livre de Daniel Timsit nous livre une vision non seulement émouvante mais aussi psychologiquement surprenante. En effet, ce n’est pas, le moindre des étonnements suscités par sa lecture, que de se rendre compte de ce fait : le héros, (Joseph, Daniel), combattant dans les rangs du FLN, continue, à près de 40 ans de l’Indépendance, de vivre les péripéties dramatiques que traverse l’Algérie, d’une façon totalement... endopolitique, affreux néologisme que j’ai volontairement fabriqué pour le rapprocher du mot endogame. Joseph, le Juif algérien, mais il serait plus juste de dire l’Algérien juif, sans jamais rejeter la petite musique qui l’a fondé, sans jamais renier ses origines, ni sa famille, va pourtant participer la guerre de libération comme n’importe quel autre combattant algérien arabo-musulman, aux côtés de son frère Slimane et de quelques autres « nuages ». Je sais bien que l’histoire de cette guerre mentionne la présence, au sein du peuple algérien, d’autres héros qui étaient juifs ou chrétiens, ou français de France, mais il se trouve que, en ce qui concerne Joseph, cette participation s’est faite du « dedans », et ce, jusques au sacrifice ultime puisque Daniel Timsit a été condamné à mort.

Il marche aujourd’hui dans les rues d’un exil devenu une patrie, il continue d’avoir pour « frères » ceux qui, comme lui ont échappé à la mort, et comme eux, il continue de souffrir devant le drame qui secoue et ensanglante l’Algérie. Il a vieilli avec la peau de ceux qui marchent dans des rues où ils ne sont pas nés, il a aimé et fondé une famille, et il continue d’écrire comme on se bat. C’est-à-dire avec amour. Je l’ai rencontré et j’ai tenu à transcrire pour vous l’essentiel de l’entretien que nous avons eu. Rolland Doukhan

Entretien avec Daniel Timsit pour son livre Suite baroque. Histoires de Joseph, Slimane et des nuages.

D. T. = Daniel Timsit - R. D. = Rolland Doukhan

R. D. : Quand j’ai abordé ton livre, j’ai cherché à le relier à ton premier livre, Récit anachronique, qui, bien sûr, est un livre entièrement tissé dans le déroulement de la guerre d’Indépendance de l’Algérie. Je me suis vite rendu compte que Suite baroque (et le reste du titre n’est pas superfétatoire) est plus dans le vécu, dans le dedans de l’auteur, de Joseph, quoi, de Slimane et d’autres encore.

D. T. : C’est un parcours.

R. D. : Oui, c’est un parcours, mais bien sûr, si tu as eu d’autres entretiens à propos de ce livre, on n’a pas manqué de te faire remarquer qu’il y a dans Suite baroque, deux parties fondamentalement distinctes, et pas seulement parce qu’elles sont, si je puis dire, exprimées physiquement sur le papier. Dans la première, tes amis, tes camarades de lutte, en fait tes personnages, se placent, se rencontrent, se parlent, articulent, en quelque sorte le fonctionnement de la guerre. Dans la seconde, qui est une partie plus intimiste, plus imprégnée de ton dedans, y compris de ton vécu à toi, on devine le terrible écoulement du temps, l’usure des choses et des êtres.

Ce qui m’a frappé, remué même très profondément, c’est l’atmosphère, l’idée qui court tout au long du livre, je veux dire cette mélancolie, cette impression d’être parvenu au bout d’une route, au bout de plusieurs routes même, avec cette tristesse qui accompagne les fins de voyage. Aussi, je me permets de te demander, parce que j’y ai pensé, si on peut rapprocher ce livre, en tout cas son climat, sinon son sujet même, d’un autre ouvrage qui est en soi une référence digne du tien, je veux parler de La guerre est finie de Jorge Semprun, ainsi que du film qu’en a tiré Alain Resnais.

D. T. : Ça m’est difficile de répondre par oui ou par non, mais il me semble, oui, il me semble possible de faire ce rapprochement. Cependant, je dois apporter des réserves. En effet, le personnage interprété par Yves Montand dans le film de Resnais a une silhouette, comment dire, de révolutionnaire romantique. Ce qu’on retrouve aussi dans la Condition humaine de Malraux. Ce qui n’ôte rien à la valeur et à la qualité de ce roman et de ce film, qui ont marqué toute une génération. Et c’est vrai qu’il y a toujours, dans toute révolution, une composante romantique, en tout cas, toute révolution suscite ce genre de sentiment. Mais on se rend compte, quand on vit l’événement, que ce n’est pas comme ça. Dans la réalité... Daniel Timsit se tait. Il est là, songeur, devant moi, allumant d’une main qui ne tremble pas, sa troisième ou quatrième cigarette. Il vient de rejoindre cette réalité dans laquelle il hésite à me faire entrer.

R. D. : Oui, dans la réalité ?

D.T. : Eh ! bien, dans la réalité, un peuple, c’est plein d’anonymes, c’est plein de petites histoires, c’est plein de... Comment dire ? Plein de gens qui font foule, et c’est cette foule qui est le héros, ce héros qui se dégage beaucoup moins de la masse...

R. D. : Tu veux dire que dans la réalité, le héros, c’est cette masse, ce peuple...

D. T. : Oui. Dans un livre, on nomme, on donne un nom au héros. De même, en ce qui concerne la mélancolie. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir. D’ailleurs, je dois te préciser que la deuxième partie de ce livre, je l’avais écrite bien longtemps avant la première, bien qu’elles traitent toutes deux de la même période, une période tout compte fait assez creuse et qui commence un peu la descente-aux...

R. D. : La descente aux... quoi ?

D. T. : Oh ! disons que je n’ai rien dit. Mais pour en revenir à cette mélancolie dont tu parlais, je crois qu’on peut dire qu’elle était moins romantique que romanesque...

R. D. : Elle est d’autant plus poignante, parce qu’elle part du ventre d’un homme, de son cœur.

D. T. : Et puis, quand on écrit, on se rend compte, parlant de tel ou tel personnage, qu’il s’investit diversement. Il y a la vie dans l’Histoire, la vie dans ce qu’on fait, et puis il y a aussi, il y a toujours la vie avec ses proches, avec sa femme ou ses enfants.

R. D. : C’est ce qu’on perçoit dans ton livre, et ce, dans les deux parties. Mais je dois à la vérité de dire que ce qui m’a paru très important, dans un premier temps, c’est le fait de ton expérience dans cette guerre, et dans la période qui s’en est suivie. Expérience qu’on peut qualifier d’exceptionnelle, sinon d’unique. Je veux dire la participation d’un citoyen algérien juif à la guerre d’indépendance, dans les rangs de l’ALN, du FLN, si tu préfères.

D. T. : Oui, du FLN, puisqu’il s’agit de la zone autonome d’Alger.

R. D. : C’est ainsi que tu as connu les prisons de Barberousse ou de El Harrach, je crois.

D. T. : Oui, c’est bien ça.

R. D. : Dans un premier temps, donc, c’est ce qui m’a paru très important à noter, parce que nos lecteurs ne sont pas les Dupont, les Durand ou les Martin qui marchent autour de nous dans les rues, mais des Cohen, des Allouche, des Finkelstein ou des Grynbaum. Ces lecteurs ne peuvent pas imaginer une seule seconde qu’un citoyen juif, je dis juif en tant qu’entité, en tant que personne identitaire appartenant à la communauté juive de ce pays, ait pu participer, les armes à la main, à la guerre de libération. Mais surtout, je me suis rendu compte, tout au long du témoignage que représente ton livre, que Joseph, le témoin et l’acteur, en un mot, toi, pour ne pas faire de périphrase, tu as vécu cette période de la guerre et de l’après-guerre sans jamais abandonner une seule seconde, sans jamais renier ton goût des chabbaths, ton insertion dans cette petite musique de nuit qui accompagne nos familles, et je ne veux pas parler de religion, ni de rite, mais bien de cette identité, de cette chair qui te fait.

D. T. : Oui, et c’est bien cela d’abord qu’il faut expliquer aux lecteurs de la revue : jamais, je n’ai voulu être Mohamed Timsit, mais bien Daniel Timsit. Et cette notion est d’ailleurs plus évidente dans mon premier livre Récits anachroniques, dont le titre exact est Algérie, Récits anachroniques.

R. D.. Peux-tu me rappeler en quelle année ce livre a été édité ?

D. T. : Oui, il a d’abord paru dans la revue Études Palestiniennes, puis ensuite sous forme de livre, en 1998, aux Éditions Bouchène. Mais je voudrais corriger un peu ce que tu disais tout à l’heure à mon propos, à savoir que j’ai été un exemple à peu près unique. Oui, je veux un peu corriger ça. Effectivement, je dirais que je suis allé au bout d’une certaine logique. Mais je n’étais pas le seul. Ceux qui me viennent tout de suite à l’esprit, c’est par exemple Dahan, ou bien Guenassia, du maquis de Ténès, ou encore le grand William Sportisse, merveilleuse personnalité et responsable du Parti communiste à Constantine. Tous ces gens, on peut le dire, sont allés au bout de cette logique, au bout de cette route. Mais il y en a beaucoup d’autres qui n’ont pas été jusqu’à ce terme, qu’ils soient juifs ou européens comme on disait, les Farouggia, les Pasquale, des Pieds-noirs, quoi. Et il se trouve que la plupart de ces noms ont été occultés. Il faut savoir que devant les événements qui s’enclenchaient, devant la guerre d’Algérie qui s’annonçait, les solutions étaient multiples, l’avenir n’était pas tracé d’avance.

R. D. : Tu peux me donner quelque explication de cette occultation ?

D. T. : A mon avis, il y a là un double phénomène. L’un est que la solution que nous avions envisagée, avec d’autres d’ailleurs et qui avait ses fondements, a échoué.

R. D. : Qu’entends-tu par là ? Tu veux parler de la solution envisagée par le FLN concernant les non-musulmans, ou... ?

D. T. : Oui, le FLN avait envisagé qu’au moins la moitié de la population européenne d’Algérie ne quitterait pas le pays, et ferait partie intégrante de la future société algérienne. Ça, c’était en 54, 55 et même 56.

R. D. : N’était-ce pas là une erreur d’appréciation politique très grave, une erreur qu’on pourrait presque qualifier d’infantile.

D. T. : Non, je ne crois pas. Bien sûr, il y a eu un tournant, ça a été fin 56, début 57. Jusque-là, il y avait une majorité de la population qui n’imaginait pas quitter le pays avec armes et bagages. Il y a eu très peu de départs au début. La communauté juive, dans son ensemble, essayait de se tenir à distance du conflit. Une sorte de neutralité attentive, en quelque sorte. Personne ne savait trop bien quelle formule politique allait voir le jour, quelle forme d’association, ou quoi d’autre encore... Les Juifs restaient très attachés à ce pays. Il y avait une frange, une forte minorité qui ne se voyait pas quitter cette terre. Même à la fin, je me souviens de ces petites gens, des maraîchers italiens, et algériens, des ouvriers espagnols, etc... qui étaient restés dans l’Algérie indépendante. Si on compare cette attitude à celle des Juifs marocains, on peut penser que la solution de « rester » n’était pas totalement chimérique3.

R. D. : Oui, mais la position des Juifs au Maroc était très différente, le contexte était tout autre.

D. T. : Bien sur, bien sûr. De toute façon, l’attitude de cette communauté, je veux parler de la communauté juive du Maroc ne s’est infléchie qu’après la naissance de l’État d’Israël en 1948, d’une part, après l’indépendance de leur pays en 1956, d’autre part, et peut-être enfin, après la mort, en 1961, de Mohamed V qu’ils révéraient. Pour en revenir à l’Algérie, je crois moi, pour l’avoir vécu, qu’il n’était pas impensable d’imaginer des citoyens juifs algériens après l’indépendance. R. D. : Nous parlions tout à l’heure de cette occultation de la présence même des Juifs en Algérie. Ne penses-tu pas qu’il y a eu aussi une occultation de la part des Algériens eux-mêmes ?

D. T. : On peut le dire, surtout dans la période Boumediene. Mais on assiste, je crois, à ce que je peux appeler une remontée du refoulé.

R. D. : Tu fais allusion, je pense, aux récentes déclarations du Président Bouteflika déclarant qu’il comptait rendre hommage à la communauté juive de Constantine.

D. T. : Pas seulement. Parce que, tout de même, ces Juifs dont nous parlons, ils vivaient déjà au Maghreb, et particulièrement dans ce qui était géographiquement l’Algérie, dès le 1er siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire il y a plus de 2000 ans. Alors, je dis qu’on se tromperait si l’on qualifiait ceux qui ont pris part à la lutte comme des aventuriers, ou même des héros. Les révolutions, je le répète, ne sont romanesques que dans les livres. Non, nous étions proches les uns des autres, nous nagions dans la même musique, nous étions des petites gens, de petits intellectuels. Moi qui habitais place de la Lyre, je la connaissais cette... musique de la Casbah. Donc, nous comprenions l’humiliation vécue par les Algériens arabes, la hogra.

R. D. : Tu viens de parler de héros, de révolutions, etc. Mais si l’on songe à la révolution cubaine, par exemple, si l’on songe à Che Guevara, au mythe qu’il est devenu, et je me souviens de son voyage à Alger où il a suscité un enthousiasme incroyable et amorcé une Guevaramania démesurée, on est obligé de constater que cette révolution a été menée à son terme, même si, économiquement parlant, le régime cubain n’a pas réussi, n’a pas atteint une autosuffisance, même si au plan de l’éthique sociale, droits de l’homme et même libertés fondamentales, les choses ne sont pas, loin s’en faut, d’une évidente réussite. On ne peut pas en dire autant de la révolution algérienne, non ?

D. T. : Non, mais il est toujours difficile de faire des comparaisons historiques surtout lorsque les époques ne se superposent pas.

R. D. : Je le sais bien, mais je vais me permettre de te citer, de citer ce que tu fais dire à Slimane l’un de tes personnages, l’un de tes compagnons de lutte. C’est à la page 89 de ton livre, et Slimane pensait à la situation de son pays en ces années 80 ou même 90 qui ont tant défiguré le paysage politique algérien :

Une querelle de chefs. Voilà ce que c’était. Et Slimane pensait : Le militant, c’est comme un nageur qui croit pousser la vague alors qu’il arrive tout juste à se maintenir à son niveau. Et si la surface de la mer reste plate, si aucun vent ne souffle, il agite les bras, mais rien ne se lève. La révolution est morte. Morte pour nous, du moins, pour notre génération divisée, morcelée, décomposée, putréfiée par les « acquis de la révolution ». Nous sommes, pour la plupart, les rentiers de la guerre de libération et nous gérons les intérêts que nous en avons retirés, avec plus ou moins de bonne conscience. Les autres, les sans-grade, ceux qui ne possèdent pas l’attestation communale, n’ont pas droit à la parole, ils n’imaginent même pas qu’ils pourraient avoir des droits. »

Voilà, c’est à la page 89 et c’est un constat poignant et terrible pour ceux qui, comme toi, ont été jusqu’au bout, ou comme d’autres, qui y ont laissé leur vie même, comme un Mourad Didouche, un Larbi Ben m’Hidi, ou n’importe quel autre martyr moins connu. Quand on remonte le long de cette route, quand on veut faire l’addition jusqu’à l’intégrisme d’aujourd’hui, on est en droit de se demander : alors, nous avons fait tout ça pour en arriver là ?

D. T. : C’est bien pour ça que le livre a une tonalité assez triste.

R. D. : Je vais me permettre de faire un autre rapprochement de ton livre avec une œuvre qui fait référence, rapprochement qui pourra t’étonner ou te gêner : dans cette façon dont tu as construit ton livre, cette façon dont tu parles et qu’on retrouve tout au long de tes pages, des échanges, comme ça, soit de pensée, soit de dialogue vrai entre deux personnages, ou entre l’auteur et les personnages, j’ai retrouvé curieusement la technique de Platon dans le Banquet. Eh oui, Daniel, ça t’a fait éclater de rire, mais quoi, c’est pourtant la même technique, le même moyen pour remonter dans la pensée des gens.

D. T. : Tu me flattes et tu me... bouscules un peu. Mais qu’est-ce que j’ai essayé de faire ? Ce que dit Joseph, ce que dit Slimane, ce qu’ils expriment est en rapport avec leur vécu propre.

R. D. : Oui, et c’est très émouvant. Tiens, je vais me permettre de te lire encore, de te citer. Ce passage se trouve dans la deuxième partie du livre, en fait celle écrite plus tôt que la première. On y voit Joseph arriver en Italie, à la Spezzia, s’attabler au buffet de la gare, et rêver :

les voyages qu’il imaginait pour chacune de ses filles, l’hiver sur une longue plage, l’été dans la maison familiale, une maison de pêcheurs - il n’en existait plus vraiment - mais lui, l’avait découverte par chance, juste au bord d’une plage, du coté des Corbières magiques. « J’aurai rêvé ma vie », se dit-il, mais autrefois, il rêvait de révolutions généreuses, de peuples en mouvement, d’amours fulgurantes, maintenant il s’agissait toujours d’appartements, de maison, d’argent. Curieusement, il restait, lui, pauvre, hahitant une chamhre monacale.

Tu vois, des passages comme celui-ci, j’en ai souligné plusieurs. Je ne crains pas, lorsque j’aime un livre, d’en maculer les pages. Cet autre, par exemple :

Il se disait qu’il cheminait sur une corniche. A sa droite, le roc du monde réel, il avait renoncé à l’escalader. A sa gauche, les ravins de la folie, fascinants. Il n’était rien qu’un équilibriste, seulement guidé par la plante de ses pieds, pas à pas, risquant de trébucher chaque fois en une chute définitive.

Ce sentiment « d’à quoi bon », cette amertume transparente, légère, bouleversante, qui tisse la dernière partie du livre, ça s’appelle la poésie, Daniel, mais oui, même si tu t’en défends.

D. T.. C’est vrai que Dieu, dans sa miséricorde, (ici, Daniel Timsit s’est mis à rire de lui-même) nous a permis d’être aveugles. Parce que si on voyait à l’avance, peut-être que... Bon, on reste communiste, au-delà des expériences terribles et truquées, on reste ce qu’on est.

R. D. : D’accord, mais parlons plutôt de ce petit garçon qui restait allongé sur une banquette chez ses parents, les yeux rivés au carreau de la fenêtre, derrière lequel il voyait défiler les nuages, parle-moi de la permanente présence de la mer dans la tête de ce petit garçon. Après tout, c’est quoi, c’était quoi la mer pour toi ?

D. T. : Tu me vois très gêné devant cette question. Ce n’est pas à toi qui écris aussi que je vais l’expliquer mais il y a les choses qu’on a en soi, des choses qui... Comment te dire ?

R. D. : La mer, c’était comme l’utérus d’où tu étais issu, non ?

D. T. : Oui, c’était inscrit en moi, ça faisait partie intégrante de moi dans ce petit appartement d’où je n’apercevais que le ciel. La mer, c’est ma mère. Et une mère juive, tu sais ce que c’est. Je ne veux pas dire que les mères musulmanes ou chrétiennes soient moins ou plus aimantes, elles sont autres, tout simplement.

R. D. : Explique-toi un peu sur cette relation avec ta mère.

D. T. : Il y a une chose étrange, c’est que je me suis aperçu très tardivement de deux choses : l’une c’était que ma mère m’aimait, me privilégiait presque, et il y avait tout de même cinq enfants dans la famille. L’autre, c’était que je me suis détaché très tard du cocon, une sorte de persistance de l’enfance. C’est comme ça. C’était une évidence, mais les évidences, on ne les voit pas. C’est comme ma mère, elle a toujours été là, et je ne la voyais pas. Je me sentais protégé parce que j’étais protégé. Rien ne pouvait m’arriver.

R. D. : De quelle façon ta mère t’aimait et te protégeait ? Je te demande ça parce que tu parles autrement de ton père qui t’aimait et te protégeait aussi.

D. T. : C’est drôle que tu me demandes ça.

R. D. : Non, ce qui est intéressant, c’est de savoir si cette protection ne t’isolait pas, ne te séparait pas du contexte majeur que, plus tard, tu allais embrasser. Parce qu’enfin, cette protection se passait à l’intérieur d’un microcosme, tu en conviens ?

D. T. : Bien sûr, bien sûr. Quand on appartient à une famille, on appartient à une tribu. Même quand on s’en détache au plan des idées ou de la route qu’on prend. C’est quelque chose de charnel. J’irais plus loin, même quand on doit se retourner contre elle, c’est pour elle qu’on le fait, c’est en son nom.

R. D. : C’est extraordinaire, et ça permet de mieux comprendre tes engagements.

D. T. : Mais c’est vrai, il faut le dire, nos familles étaient des familles patriarcales. La mère, le père, c’étaient des images différentes. La mère, c’était celle qui protégeait de l’angoisse. Elle était là, toujours. Elle était la maison. Je pouvais la retrouver quand je le voulais. Le père, en tout cas pour moi, c’est que c’était un modèle. Le modèle de quand j’étais petit : une masse, une force qui assumait tout le temps, tout le temps. C’était un modèle de courage, de vaillance.

R. D. : C’était donc un modèle d’éthique.

D. T.. : Oui, c’est ça, un modèle d’éthique.

R. D. : Est-ce qu’il avait une pratique religieuse ?

D. T. : Ah ! oui ! Chaque matin, j’étais réveillé par sa prière. Il mettait les « téfilim », il allait à la synagogue. Oui, je peux dire qu’il était très religieux, très pratiquant. Il a même été « guesbart » 4. Mais malheureusement, nous, ses enfants, nous ne l’avons véritablement « vu » que très tard. On l’a toujours senti tel qu’il était, il nous inspirait un réel respect.

R. D. : Et quel âge avais-tu lorsqu’il est mort ?

D. T. : Voyons, il est mort en 1971, j’avais donc 43 ans.

R. D. : Je peux te demander comment il a vécu ton engagement ?

D. T.. : Comme ma mère. Il l’a vécu avec courage et patience. Il nous a toujours soutenus, ma sœur et moi, et mes frères, sans pour autant partager nos options ou nos idées, sans porter de jugement de valeur. Il nous soutenait. Sans se mêler de tout ça, bien sûr. Ah ! mon père et ma mère, ils ont toujours été près de nous.

R. D. : Et toi, tu as vécu comment cette relation avec tes parents ?

D. T. : Les reproches que j’ai pu me faire, c’était de les avoir fait souffrir.

R. D. : Tes parents ont quitté l’Algérie à l’indépendance ?

D. T.. : Non. Il faut savoir que mes frères avaient été condamnés respectivement à 2 et 5 ans de prison, avec sursis. Ils ont été un moment internés, et en 1960, à sa sortie de prison, mon frère aîné est parti en France. Mes parents l’ont suivi. Mais en 1962, ils sont rentrés en Algérie. Mon père est d’ailleurs resté président de la communauté juive d’Alger, quasiment jusqu’à sa mort. Ma mère, elle, est morte plus tôt que lui, en 1965. Et tous les amis sont venus pour l’accompagner au cimetière, les amis algériens aussi, qui lui ont fait une haie d’honneur. Mon père est demeuré à Alger jusqu’en 1970, date à laquelle il m’a rejoint en France. Il y est mort en 1971.

R. D. : Est-ce qu’on peut passer à la seconde partie du livre ? Cette partie qui est un peu différente, qui a un autre ton, qui peut étonner. C’est une partie émouvante parce que... tiens, je vais prendre un peu au hasard. C’est à la page 137. Joseph est à Vernazza, ressassant dans sa tête l’absence de Natacha, l’absence des filles : Et les enfants ! Dieu sait de quoi ils avaient souffert, mais ils avaient déjà souffert de quelque chose. De l’absence de règles ? Non ! De son jeu mystificateur, son théâtre qu’ils avaient pris pour réalité. La mystification, pas même impudente, pire, sordidement sincère. Cette infinie mystification. N’avait-il pas quitté le pays, ses amis ? Il avait renoncé. Alors là, on se rend soudain compte que le personnage, j’allais dire le héros, enfin, toi pour faire court, est assailli, agressé par cette idée que ses propres enfants ont lu en lui, ont lu dans sa vie, une mystification. Est-ce que je me trompe ? Est-ce qu’on est en présence d’une peur ?

D. T. : Je ne peux pas répondre par oui ou par non. C’est plus complexe. Je vais prendre l’exemple de Che Guevara. Lui-même peut penser qu’il s’agit d’une mystification. Pas seulement ou pas tellement aux yeux des autres, mais surtout à ses propres yeux.

R. D. : Tu veux dire quand on ne croit plus à ce à quoi on a cru.

D. T. : Oui, quand on recherche, comment dire... l’authenticité de l’action. Alors, on peut passer pour un héros, mais même les saints peuvent ne pas être des saints, et ils le savent.

R. D. : Il faut tout de même beaucoup de courage pour étaler une lucidité pareille.

D. T. : Pas tellement. Tu le sais bien, quand on écrit, c’est un combat pour chaque mot, pour chaque seconde, et c’est ce qui est écrit qui devient le vrai. Je ne veux pas dire que ce vrai ne l’était pas avant l’écriture. mais...

R. D. : Oui, je comprends. Je vais encore te citer, page 177 :

Bételgeuse, au café à l’angle des deux rues... Pas le meilleur endroit pour écrire, ce café. Mais écrirait-il ?.. du papier, du papier ! Les enfants jouent, les gens s’aiment, s’étreignent, vont au cinéma en ce jour de dimanche, il reste seul devant ce papier dérisoire. Ce matin, il avait trouvé sur la table de cuisine un billet de son amie : « Trouve-toi un autre gîte, je reçois ce soir. » Il était congédié. Il y a un an seulement on ne lui aurait pas écrit ainsi. Il avait fourré ses affaires dans le sac de toile plastifiée qu’il traînait partout avec lui et il était sorti, se promettant d’écrire. Sa façon à lui de se reconstituer un visage. « J’écris, donc je suis. »
Est-ce que c’est ça qui reste à Daniel Timsit, aujourd’hui ? Écrire ?

D. T. : Non, non ! Bien sûr. Ce que tu viens de lire concerne un personnage.

R. D. : Je le sais bien. C’était une manière de provocation de ma part.

D. T. : Oui, parce que, ce que je dis là, c’est voulu. Les enfants, ils te regardent comme une sorte de héros. Alors, il faut bien déshabiller les choses, décrypter. Mais en fait, les enfants savent tout. Ils sont au courant du danger lorsqu’il existe...

R. D. : Et ils savent quand le tigre est en papier. Mais cette lucidité reste pour moi la seconde leçon de ce livre. Parce que, je le répète, il faut du courage pour énoncer ces vérités-là. Le lecteur (ou le spectateur) regarde la vérité qui est sur la scène, et parfois, dans ton livre, on voit l’acteur prendre conscience de la vérité qui est au fond du décor, qui frémit dans les cintres, qui bouge dans sa mémoire.

D. T. : Des lecteurs algériens m’ont interrogé parfois sur telle ou telle anecdote. Je leur dis que tout est dans le livre. C’est un peu ça, je crois, que mon éditeur a privilégié.

R. D. : Il y a des tas de gens qui décident un jour de raconter leur vie. Alors, ils mettent à droite les frères, la sœur, la rue, à gauche, le père, l’école, et je ne sais quoi encore, et ça fait le récit d’une succession de jours qui parlent uniquement à l’oreille de ceux qui connaissent l’auteur. Ta démarche à toi est autre. Elle est celle de ces écrivains véritables qui, tout en racontant leurs jours et leurs nuits, propulsent le récit à la portée de milliers et de milliers d’inconnus qui vont se reconnaître entre les lignes, ou avoir le sentiment d’avoir vécu et compris tel ou tel épisode. Eh ! bien, je tiens que tu es un de ces écrivains-là.

D. T. : Pour conclure, il faut bien conclure sur une note en même temps optimiste et réaliste, je ne dis pas que c’est fini, je dis que simplement, on recommence.

NOTES

2 Voir, à ce sujet, l’excellent travail de Robert Attal, intitulé 5 août 1934 - Les émeutes de Constantine.
3 Voir La gangrène et l’oubli, de Benjamin Stora.
4 Sorte de gestionnaire du culte à l’intérieur de la synagogue, une manière de « veilleur de nuit », des prières.

Rolland Doukhan
Plurielles n° 8