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Il était une fois l’Algérie

Considéré à juste titre, des deux côtés de la Méditerranée, comme le plus grand historien de l’Algérie pendant la période coloniale entre 1830 et 1962, guerre d’indépendance incluse donc, l’historien français Charles-Robert Ageron a écrit à la fois des ouvrages majeurs et plusieurs centaines d’articles scientifiques qui font toujours autorité. Grâce à cette publication de ses « œuvres complètes », (quasi complètes pour être exact), alors même qu’encore vivant il a disparu de la scène universitaire et intellectuelle en raison d’une douloureuse maladie, on a enfin accès à la totalité de ses apports à l’histoire d’un pays dont le parcours de la sujétion vers l’indépendance a été pour le moins tumultueux et fait encore débat sur bien des points. Des apports précieux et précis - l’auteur, sans appartenir à aucune école, se voulait positiviste, attaché avant tout à l’établissement des faits - qui étaient en grande partie difficiles d’accès, comme sa thèse magistrale sur Les Algériens musulmans et la France de 1871 à 1919 (un ouvrage à « l’objectivité et l’impartialité exemplaires », écrivait le grand historien algérien Mahfoud Kaddache) et de nombreux travaux publiés de façon dispersée dans des revues plus ou moins disponibles. Ou qui étaient même encore inédits, comme son long texte sur Le Gouvernement du général Berthezène à Alger (1831), jamais édité. Le plus étonnant, une performance qui mérite d’être appréciée à sa juste valeur, est que ce travail de réédition salutaire a été réalisé par un éditeur non pas français mais algérien. Abderrahmane Bouchène, remarquons-le, est un récidiviste : c’est déjà lui qui avait redonné vie en 2001 à une grande partie de l’oeuvre de Jacques Berque devenue introuvable.

Renaud de Rochebrune
Jeune Afrique/L’INTELLIGENT N° 2348, du 8 AU 14 janvier 2006

La publication des œuvres de Charles-Robert Ageron

La publication des œuvres de Charles-Robert Ageron, doyen des historiens de l’Algérie coloniale, aux éditions Bouchène, dont il faut saluer le travail, constitue une entreprise essentielle pour la connaissance et la compréhension de cette colonie. Le lecteur dispose désormais de sa thèse d’Etat, les Algériens musulmans et la France 1871-1919, publiée en deux volumes et sa thèse complémentaire inédite, le Gouvernement du général Berthzène à Alger en 1831. Nous voudrions insister sur deux volumes rassemblant tous les articles publiés par Charles-Robert Ageron, De l’Algérie « française » à l’Algérie algérienne et Genèse de l’Algérie algérienne. Ils montrent l’étendue des savoirs, la diversité des sujets abordés qui empruntent à l’histoire politique surtout, mais aussi à l’histoire sociale, économique et à la démographie historique, le classicisme de la méthode qui tient les sciences sociales à distance comme de nombreux savants de sa génération. Charles-Robert Ageron cherche d’abord à établir les faits avec le plus d’exactitude et de vérité en utilisant le matériau de l’historien par excellence, l’archive écrite. Retenons parmi ces nombreux textes, deux articles qui éclairent par leur savoir les débats actuels. Le premier est en rapport avec la violence coloniale et la périodisation de la guerre : l’insurrection du 20 août 1955 dans le Constantinois1. Alors que la guerre commencée depuis la Toussaint 1954 piétinait, les chefs de la wilaya II décidèrent de mobiliser la paysannerie de cette région en la poussant à attaquer les Européens, parmi lesquels il y eut 123 morts. La répression fut terrible, sans qu’il soit possible d’en donner une estimation. La guerre sainte fut l’outil de mobilisation des fellahs misérables du nord-constantinois. Le 20 août 1955 radicalisa les deux communautés, les Européens virent dans les émeutiers des fanatiques et la répression militaire fit basculer la population du côté du FLN. Les chefs de la wilaya II avaient réussi leur opération : le sang versé séparait Européens et Algériens et la guerre d’Algérie changeait de vitesse : « Pour la France comme pour les militants nationalistes algériens, la Révolution annoncée le 1er novembre devenait la guerre d’Algérie » 2.

Le second article est en rapport avec les harkis3. En cinq pages, Ageron tord le cou aux contrevérités, aux chiffres trafiqués sur les questions des harkis, ces supplétifs de l’armée française qui auraient été, selon le mythe en vigueur, lâchement abandonnés par la France au génocide perpétré contre eux par le FLN. Ageron montre que :

1- ni le gouvernement, ni l’armée n’abandonnèrent les harkis : le ministre des Armées, Pierre Messmer, proposa aux harkis le 8 mars 1962 : Le choix entre un engagement dans l’armée et le retour à la vie civile avec prime de licenciement. Or, 21 000 supplélifs sur les 40 000 que comptait l’armée à ce moment-là demandèrent leur licenciement ;

2 - la France accueillit les harkis, certainement mal, mais les accueillit. 14 000 harkis partirent pour la France, fin juillet 1962. Pompidou estima nécessaire, le 19 septembre 1962 : d’assurer le transfert en France des anciens supplétifs qui sont actuellement en Algérie et qui sont venus chercher refuge auprès des forces françaises 25 000 à 27 000 harkis furent acrueillis officiellement entre juin 1962 et juillet 1963. Au recensement de 1968, 85 000 anciens supplétifs et membres de leur famille confirmèrent leur nationalité française ;

3 - le chiffre de 100 000 harkis massacrés « relève de la légende noire ». Il faut en rester à l’évaluation de la 10 000 annoncée par l’ambassadeur Jean-Marcel Jeanneney. Et de poser la question : « Est-ce là une page honteuse de notre histoire ? »

1. C.-R. Ageron, Genèse de l’Algérie algérienne, p. 535-553.
2. Ibid., p. 535.
3. Ibid., p. 664-667.

Jean-Pierre Peyroulou
Esprit, octobre 2005

En hommage à l’historien Charles-Robert Ageron

En hommage à l’historien Charles-Robert Ageron, les éditions Bouchène viennent de faire paraître cinq volumes traitant de la colonisation française en Algérie, De l’Algérie française à l’Algérie algérienne réunis en deux volumes, un choix d’études portant sur l’histoire de l’Algérie s’étalant de l’époque coloniale aux accords d’Evian.

Le gouvernement du général Berthezène à Alger en 1831 : cet ouvrage est une thèse complémentaire inédite de l’auteur, qui, prenant pour matériaux les documents d’archives, met en lumière la posture de ce général, qui, sans s’en prendre à la colonisation, a cependant réagi aux violences générées par ce système. Les Algériens musulmans et la France 1871-1919 : il s’agit là de la réédition des travaux de l’auteur relatifs à la domination coloniale examinée sous ses aspects administratifs et politiques. L’auteur y dissèque tous les instruments utilisés par le pouvoir colonial pour l’élimination des cadres « autochtones », leur domestication, celle de la justice musulmane ; le code de l’indigénat, de la dégradation voulue de l’enseignement de la langue arabe et enfin des tentatives de christianisation. Au plan économique, Ageron développe sur les mécanismes de confiscation et d’accaparement des terres. En ces temps de glorification par certains nostalgiques du système colonial français, l’édition ou la réédition de ces ouvrages ne pouvait être plus opportune. Pour rappel, le champ éditorial des éditions Bouchène, dirigées par leur fondateur Abderrahmane Bouchène, couvre les travaux de recherche en histoire, en anthropologie culturelle, la réédition d’ouvrages de référence et des fictions et témoignages sur les périodes récentes. Abderrahmane Bouchène qui avait ouvert sa maison d’édition en 1987 à Alger a dû, en 1994, s’exiler en France où il continue malgré tout à mener son projet éditorial à terme.

K. Baba Ahmed
Le Soir d’Algérie, 02.07.2005