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Il faut savoir gré à cette maison d’édition d’avoir déjà publié dans sa collection « Bibliothèque d’histoire du Maghreb » une vingtaine d’ouvrages, en forme de monographies sur des points particuliers de l’histoire d’une région qui ne laissera jamais l’historien et le chercheur indifférents. Certains sont parfois des rééditions de livres rares ou de relations anciennes, comme les Souvenirs d’Algérie (1840-1842) de Clemens Lamping, traduits et présentés par Alain Carré. Dans cette collection, Chantal de La Veronne avait déjà introduit l’étude de Paul Ruff : La domination espagnole à Oran sous le gouvernement du Comte d’Alcaudete (1534-1558). Ces études sont importantes pour approfondir chaque jour davantage une histoire de l’Afrique du Nord qui est encore loin d’avoir tout dit.

Chantal de La Veronne, arabisante de talent, qui a déjà beaucoup étudié l’histoire de l’Empire chérifien, nous offre cette fois-ci une brève biographie (62 pages) d’un personnage très peu connu mais pourtant essentiel, puisqu’il s’agit de Yaghmurasan, premier souverain de la dynastie berbère des Abd-Al-Wadides de Tlemcen. Le choix du sujet est heureux parce que Tlemcen a été pendant de longs siècles au Moyen Age une ville importante de l’Algérie. Point de passage entre l’ouest marocain et l’est tunisien, et carrefour très fréquenté pour ceux qui voulaient aller de la Méditerranée au Sahara, cette ville connut des périodes brillantes, dont il reste quelques mosquées très vénérées. J’ai toujours pensé en voyant l’une d’elles qu’elles devaient être l’expression d’un pouvoir puissant.

En quelques pages d’introduction, l’auteur résume l’histoire de Tlemcen déjà connue des Romains qui avaient édifié là au premier siècle après Jésus-Christ une petite cité nommée « Pomaria », ou « la ville des beaux jardins », poste militaire aux frontières de la « Maurétanie Césarienne ». Mais il faut attendre l’arrivée des conquérants arabes introducteurs de l’islam, au VIIe, pour que le site soit connu sous les noms de Tlemcen ou d’Agadir. La population est composée de berbères « zénètes ». À la fin du VIIIe siècle, le roi du Maroc, Idriss Ier, fait reconnaître son autorité sur la cité et y crée un gouvemement provincial dépendant de sa ville de Fès. Cependant, à la fin du Xe siècle, Tlemcen passe sous la coupe de la dynastie chiite des Fatimides qui ont conquis tout le Maghreb d’est en ouest. L’auteur jongle avec dextérité avec les noms des différentes tribus qui imposèrent tour à tour leur autorité sur Tlemcen dès le début de l’an 1000. On constate qu’une de ses tribus est celle des Abd-Al-Wad, à l’origine du futur royaume de Tlemcen. La proximité de Tlemcen du royaume du Maroc et son aspect florissant déjà connu qui excitait les appétits de tous les conquérants, la feront tomber en 1075, (en 1080, si l’on en croit Ibn Khaldoun) entre les mains des Almoravides, avec le fameux Yusuf ben Tachfin à leur tête, puis au XIIe siècle, en 1145 exactement dans le giron de la dynastie des Almohades et du Mahdi, « l’inspiré de Dieu ». Les Tlemcénois s’étant soumis au conquérant almohade et ayant en quelque sorte changé de camp, eurent droit non seulement à la vie, mais à un traitement particulier. Cependant, les rivalités entre tribus berbères agitaient tout l’ouest du Maghreb. Enfin, en 1235, une partie des Abd-Al-Wadides, les Zayan ou Zayanides, réussirent à faire de la région de Tlemcen un véritable royaume, dirigé par Zegdan Ibn Zian, connu sous le nom de « Abdu Ezza ». Il est très important de noter que les Almoravides comme les Almohades sont des berbères, membres depuis des décennies de la population « zénète ». Abdu Ezza étant mort peu après, en 1236, son frère, Yaghmurasan, lui succéda (officiellement en 1239), toutes les tribus Abd-Al-Wadides l’ayant reconnu pour chef. On peut donc dire que c’est lui le véritable fondateur de la dynastie des Abd-Al-Wadides de Tlemcen.

À partir de ce moment, Chantal de La Veronne suit pas à pas l’histoire de cet étonnant homme d’État, à la lois chef de guerre et habile administrateur. Les luttes entre tribus tiennent un très grand rôle dans l’histoire du règne de Yaghmurasan. Mais le roi de Tlemcen eut aussi fort à faire avec son voisin marocain ainsi qu’avec le calife de Tunis. Il faut noter combien dans ce contexte difficile, Yaghmurasan arriva à unifier les tribus composant son espace de souveraineté, bien qu’il soit un piètre stratège.

On sera également très intéressé par ce que nous dit l’auteur des relations entre le souverain de Tlemcen et le roi d’Aragon, Jaime 1er (El Conquistador). En effet, après avoir occupé Valence en 1238 dans son mouvement de "Reconquête" du tenitoire espagnol sur les musulmans, le roi d’Aragon disposait de débouchés sur la mer. Au lieu de les utiliser pour se lancer dans des expéditions maritimes contre les souverains du Maghreb, il préféra commercer. C’est ainsi qu’en 1250, Yaghmurasan fut conduit à envoyer une ambassade auprès du roi d’Aragon pour traiter d’échanges commerciaux possibles. À la suite des accords passés, Jaime Ier interdit aux pirates catalans d’attaquer les navires et les ports relevant des tribus zayanides de Tlemcen. Des marchands catalans vinrent, d’ailleurs, s’installer dans cette ville dont le souverain finit par payer une sorte de tribut annuel au roi d’Aragon pour garantir entre les deux pays la paix et de bonnes relations commerciales. Les deux royaumes allèrent même jusqu’à signer entre eux un véritable traité en 1277.

L’ouvrage démontre clairement que l’objectif de Yaghmurasan pendant tout son règne a été de se rendre indépendant de toute autorité politique et qu’il l’a parfaitement rempli. Chantal de La Veronne trace en conclusion un portrait plus personnel de Yaghmurasan en s’appuyant sur le témoignage de grands historiens arabes dont Ibn Khaldoun et Al Tanassy. On apprend ainsi que la solidarité arabe était bien réelle puisqu’un des fils du roi de Tlemcen est allé combattre en Espagne avec une armée almohade marocaine pour répondre à l’appel du roi de la dynastie nasride de Grenade en difficulté avec les Espagnols. Comme beaucoup d’autres chefs arabes de l’époque, il comptait dans son armée, fortement structurée, des lanciers qui étaient des mercenaires chrétiens. Yaghmurasan mourut en 1283 après un long règne de 44 ans, alors qu’il rentrait à Tlemcen après être allé au-devant de sa future belle-fille, fille du calife hafside de Tunis, qu’il destinait à son fils Othman. Ce dernier poursuivit la même politique que celle de son père et mourra en 1303. Les tribus Marin, berbères qui avaient chassé les Almohades et qui constituèrent la dynastie marocaine des Merinides, ayant eu la velléité de s’emparer du royaume de Tlemcen, Othman passa une grande partie de son règne à lutter contre ces dangereux voisins.

Yaghmurasan était un homme sage qui avait de l’intuition et le sens de la fidélité. Il ne se donna jamais lui-même le titre de « roi », mais simplement celui d’émir. En résumé, un ouvrage des plus précieux et tout à fait original, qui ne peut qu’intéresser les lecteurs déjà avertis et qui donne des aperçus nouveaux sur une des parties le plus prestigieuses de l’histoire de la ville de Tlemcen.

Jean RIGOTARD