frendeites

Arabes de langue7 0x200Quand les Juifs parlaient arabe

Jusqu’en 1492, la Sicile se caractérise par l’importance numérique et la cohésion identitaire de sa communauté juive: constamment renouvelée par l’immigration, celle-ci représente sans doute près de 5 % de la population sicilienne, ce qui constitue le pourcentage le plus élevé de tout le monde latin médiéval.

Fin connaisseur du monde sicilien, Henri Bresc nous ouvre les portes de cette commnnauté originale de médecins, d’artisans et de petits négociants, regroupés dans une quarantaine de bourgs. A la particularité religieuse les Juifs de Sicile ajoutent une spécificité linguistique: ils n’ont jamais renoncé à l’usage de la langue arabe.

Henri Bresc décrit minutieusement, dans ce livre attachant et très documenté, l’existence de ces Juifs arabophones vivant dans des quartiers séparés, mais côtoyant les autres Siciliens dans une promiscuité relativement pacifique. Sur le plan juridique, ils jouissent à la fois de la protection royale et de la citoyenneté pleine et entière.

Leur culture matérielle témoigne surtout de leur acculturation. Les clercs se plaignent amèrement du fait que rien, dans leur vêtement ou dans le port de la barbe, ne les distingue des autres habitants.

Le judaïsme sicilien ne s’est pas pour autant complètement fondu dans la société chrétienne. Pourquoi? Sans doute - c’est du moins l’hypothèse séduisante d’Henri Bresc - parce que la survie de la langue arabe lui a servi de «première ligne d’identification et de défense».

Moins brillante sur le plan intellectuel que la communauté juive d’Espagne, la communauté sicilienne n’a pas eu non plus à subir les conversions de masse qui caractérisent, à partir du XIVe siècle, l’ensemble du judaïsme européen.

Adaptant leurs traditions pour accomplir, du point de vue de la vie quotidienne, une acculturation relativement harmonieuse, les Juifs de Sicile ont su faire de leur culture et de leur langue une «carapace identitaire».

L’HISTOIRE, n° 264 avril 2002.

Le titre comme la référence initiale à rabbi Obadiah da Bertorino

Le titre comme la référence initiale à rabbi Obadiah da Bertorino, voyageur juif du XIVe siècle qui décrit des juifs siciliens pauvres, ignorants et sales, situent ce livre en contrepoint d’une longue historiographie. La question de la spécificité du judaïsme sicilien, de ses transformations au sein de l’environnement latin dans le contexte de la Sicile normande, angevine puis catalano-aragonaise, est posée à travers celle de la langue «habitée» par des juifs porteurs d’un modèle du judaïsme «Arab in all, but Religion» (Cecil Roth), qu’Henri Bresc traduit et précise en «arabes de langue, juifs de religion». Thème essentiel de l’histoire juive et diasporique - ce numéro de Diasporas en est une illustration. Par rapport aux études juives, Henri Bresc propose une position fructueuse et réjouissante. Sa place d’historien se situe sur les marges, et lui offre ainsi une puissance critique et épistémologique d’autant plus forte qu’elle l’engage, sans réserve, mais au-delà de toute polémique. (C’est d’ailleurs d’une certaine manière le choix de Jean-Claude Schmitt, dans son dernier ouvrage, qui nous propose un autre biais que celui de l’alternative entre fiction et réalité du récit, pour aborder l’histoire d’Hermannus quondam judoeus.) Trois qualificatifs caractérisent le propos. Modestie revendiquée initialement: au départ, il s’agissait de mettre au service des architectes de l’île une documentation sérieuse, basée sur une connaissance extensive des notaires sur une période allant de 1290 à 1460. Extériorité: le travail n’exploite pas la documentation proprement juive, comme les responsa. Distance: une étude marginale dans le travail de l’auteur dont le sujet initial ne portait pas sur le monde juif.

Chacun y trouvera intérêt selon ses besoins : amateurs d’histoire et non spécialistes, étudiants, chercheurs, et pas seulement ceux d’histoire médiévale. L’ouvrage brosse en effet un tableau de la vie des élites ou des artisans juifs en Sicile, et fourmille d’exemples, nombreux et précis, sur les questions matérielles, familiales, commerciales, entre le XIIIe et le XVe siecles. H. B. met à disposltion du lecteur une synthèse, fait rare pour un sujet sur lequel les recueils d’articles plus ou moins bien centrés sur des thèmes précis, et des publications de colloques et des thèses importantes ont ouvert de nouvelles problématiques et fourni, surtout en Provence, des points de comparaison solides. Dès que l’on entre dans le vif du propos, au chapitre second, la richesse et l’ampleur de la documentation notariale et des archives de l’État sicilien sont mises au service d’une réflexion originale et d’un questionnement qui font avancer vivement le discours et l’argumentation. Les sources siciliennes apportent par exemple des renseignements exceptionnels sur la maison grâce à une série d’inventaires et à la documentation liée à l’expulsion. Lorsqu’il les interprete, H. B. n’hésite pas à s’engager dans des débats récurrents dans l’histoire de la vie juive médiévale (comme l’utilisation abusive de «l’histoire orale», spécialement pour la topographie qui nous éclaire rapidement sur la validité des méthodes choisies (architecture et topographie, anthroponymie, démographie). L’objectif consiste à évaluer une évolution et saisir une identité complexe fondée sur une religion (loi qui unit la communauté autour de la morale et du droit, relation avec la divinité par l’obéissance juridique et l’union mystique sous le guide des saints). La Sicile se révèle dans ce domaine un royaume exceptionnel: le judaïsme sicilien a su éviter la fermeture sur une fonction économique unique et dangereuse, a protégé un mode de relations avec le milieu chrétien riche en collaboration et pauvre en tensions; modeste, protégé par sa particularité linguistique, il a su éviter l’hémorragie des conversions comme les jalousies: malgré les incidents qui suivent la prédication mendiante, le pouvoir a continué à assumer jusqu’au bout sa fonction d’équilibre et de protection. Les données sont organisées en fonction de la démonstration. Le plan propose donc de découvrir les lieux ou s’exprime cette identité juive sicilienne: l’école (l’époque de la Geniza), la langue, l’observance religieuse, la maison (migrations, lieux, parenté, culture matérielle, vêtement), la place (patrimoine, activités, commerce, réseau commercial), l’assemblée (communauté, gouvernement, rabbins, conflits internes, crise).

H. B. propose donc une vison «positive» et optimiste d’un judaïsme ouvert et sûr de lui, épanoui. Loin du mépris lapidaire d’Obadiah comme de l’histoire qui mène l’étude à partir de l’expulsion ou d’émeutes. Nous voyons des juifs citoyens même si la documentation de l’État emploie le mot «serfs»; la Loi mosaïque est reconnue; la norme alimentaire ou vestimentaire, la topographie de l’habitat n’introduisent pas de fracture infranchissable. La Sicile est pays de cocagne et refuge durant toute la période, accueillante à divers immigrants qui peuvent s’intégrer rapidement. Les convertis demeurent proches, sont traités comme des anüsim (convertis de force) toujours susceptibles de revenir. Cela ne signifie pas que le portrait soit idéalisé: même s’il décrit de bonnes relations entre juifs et chrétiens, une convergence certaine entre les communautés, par exemple dans les domaines de la vie matérielle; même s’il emploie le mot «tolérance» de fait, et juge que le pouvoir a joué jusqu’au bout son rôle protecteur et peut revenir sur les interdictions grâce à des compositions financières qui toutefois n’écrasent pas les communautés par la fiscalité: comme ailleurs, H. B. montre aussi l’ambivalence de la politique ségrégative, l’humiliation, le statut déprimé, le jeu des factions et la violence toujours possible. Il préfère poser la question de l’acculturation, que nous suggèrent les sources critiques contre les juifs du sud. Mais il la pose en termes de choix qui se révélèrent efficaces plutôt qu’en termes de lutte entre minoritaires et majoritaires. L’originalité du judaïsme sicilien trouve sa source dans le maintien de la langue arabe : «seconde ligne de différenciation, de distinction, une ligne de repli sur des mots et des valeurs qui ne sont pas partagés, une séparation sans ostentation ni recherche volontaire d’une fracture, et, au bout du compte, une garantie contre les effets de la familiarité.» Cette identité protège de la dilution dans la société majoritaire et de la haine anti-judaïque. On ne découvre pas de conversions de masse, sauf dans des milieux modestes. Cette situation diffère de celle de la Provence; de même la Sicile ne connait pas la crise catalane. Il y a crise en Sicile, mais elle n’a pas la même force destructrice, pas les mêmes conséquences visibles. Naissent des conflits, des luttes factionnelles, l’opposition avec les «jeunes» et les «pauvres». Mais malgré la réussite de grands marchands, le monde artisanal et le petit commerce restent proches du monde de la Geniza. La mutation est au contraire impressionnante dans le domaine de la vie matérielle et l’acculturation est ici massive. «Elle (l’acculturation) manifeste une capacité de choix, de tri, d’adaptation, de dissociation aussi au sein de l’héritage de la Geniza.» L’essentiel de l’effort a porté sur la langue. La spécificité et la protection du judaïsme sont donc assurés tout en permettant un bon voisinage avec les chrétiens; ce serait un modèle où l’identité forte des minoritaires va de pair avec une bonne insertion sociale, une ouverture vers la société majoritaire, l’inverse de la fermeture qui garantirait une judéité soumise à des modèles du passé, l’inverse d’une grossièreté ou d’une ignorance religieuse denoncée par rabbi Obadiah. La tolérance est possible grâce à l’expression sans ostentation de l’altérité et de la différence. L’expulsion est un mécanisme exogène; si on voulait résumer le parti pris par une boutade, elle serait même ici essentiellement un événement qui fournit de belles sources. La lecture nous convainc, la méthode est certainement fructueuse. En effet, trop de livres se focalisent sur la catastrophe finale, juxtaposent l’âge d’or à l’expulsion sans que ce choc soit porteur de sens. Sans doute, l’histoire bute là-dessus. Ce tableau nous invite à une réflexion plus large et renouvelée.

Sans se détourner du fil conducteur – l’inclusion du Judaisme sicilien dans le modèle de la Geniza par sa langue, l’arabe -, un souci comparatiste plus large est constant. Neanmoins, le texte demeure légèrement en retrait sur quelques points. D’abord par necessité de délaisser le terrain des sources hébraïques, d’autant que la documentation sicilienne est justement faible par rapport à celle produite par les notaires chrétiens qui nous parlent surtout de la circulation des biens. On pourra toujours arguer du fait que la vie intellectuelle ne peut donc être traitée que rapidement, justement à cause du choix initial et de la faiblesse des sources, en ce domaine. Cette difficulté est sans doute la principale à laquelle s’affrontent les historiens du judaïsme, et que ressentent d’abord ceux qui utilisent les mêmes types de sources qu’H. B. Arabes de langue devrait justement nous aider à aller de l’avant. De plus, l’accent est mis avec beaucoup moins de vivacité que sur d’autres points sur la spécificité du judaïsme sicilien par rapport au judaïsme du nord ou aux autres communautés mediterranéennes.

En Angleterre puis en France, la présence juive est proscrite bien plus tôt, ce qui limite les possibilités de rapprochement productif. L’opposition entre la France et la Sicile est particulièrement nette en «l’absence fondamentale du monopole de l’usure», frappante à travers la documentation angevine. En Sicile, le pivot de toute activité n’est pas le prêt, à la différence de l’Anjou; le prêt d’argent n’est pas dissocié de l’activité de production; «la place des juifs, artisans et commerçants de petit et moyen calibre, ne prête guère le flanc au développement d’un antijudaïsme moderne», d’autant qu’il n’existe pas de juifs de Cour. Sans doute, mais à la lumière de la documentation catalane et aragonaise par exemple, la réponse paraît moins tranchée. Les caractéristiques originales de ce judaïsme sicilien sont donc surtout, d’abord mises en relation avec le monde de la Geniza (chap. 1), présupposé incontestable. La démonstration la plus vigoureuse concerne le système familial et dans une moindre mesure, les pratiques commerciales (chap. V et IX). Par contre, la période moins bien documentée, celle de la fin du XIIe siec1e et du début du XIIIe siècle, empêche de bien saisir la relation du judaisme sicilien tel qu’on le connaît à travers les lettres découvertes au Caire et celui perçu à travers les actes des notaires. Implicitement, l’auteur met l’accent sur une faiblesse de l’histoire juive, ou plus exactement pointe les domaines d’une avancée future possible de cette histoire. L’un d’eux est l’articulation entre la période bien documentée grâce aux sources hébraïques, à la Geniza particulièrement mais aussi aux sourceS littéraires et celle des sources notariales et issues des administrations royales. En outre, la spécificité du réseau relationnel et des pratiques commerciales appartient peut-être plus largement à la diaspora méridionale pourtant constituée en partie d’immigrants du nord. Il faut ajouter que le judaïsme de la Geniza étudie par S. D. Goiten, est le seul modèle «total» qui nous soit véritablement accessible et que nous ne disposons d’aucune autre synthèse de cette qualité, qui nous permettrait de mieux saisir les relations avec le judaïsme méditerranéen occidental, en dehors des migrations signalées par H. B., dont on ne connaît au fond que des bribes. Arabes de Langue a l’avantage de nous offrir un point de vue à une échelle qui depasse celle des monographies. Il explique comment se cristallise une identité regionale, dont on peut comprendre l’inclusion dans le système plus vaste de la Geniza, sans éclairer toutefois l’articulation des divers réseaux et aires culturelles de la diaspora occidentale. C’est pourtant le regard négatif de «ceux du nord» que l’ouvrage se propose de compenser. Enfin, la Couronne d’Aragon est finalement moins évoquée par rapport à ce que l’on pourrait imaginer, et la référence à une judéité ibérique ne distingue pas toujours les divers royaumes. Ce serait une autre histoire, qui permettrait de mesurer les infinies inflexions et variations de cette diaspora. La comparaison peut en revanche être poussée avec la Provence, car elle est facilitée par des travaux mieux centrés, moins pointillistes que ceux qui font connaître la Péninsule ibérique (Navarre exceptée).

Ce livre sait nous mener au plus près des sources et de leur saveur (les expressions des notaires chrétiens pour décrire une religion autre, proche et étrange par exemple) et nous avons d’abord grand plaisir à le lire. Mais sa riche information n’est rien au regard de l’envie qu’il sait provoquer chez le lecteur de suivre de multiples et stimulantes pistes pour des recherches futures.

Claude Denjean
Diasporas

L’auteur est bien connu pour ses travaux

L’auteur est bien connu pour ses travaux antérieurs, aussi remarquables que nombreux, sur la Sicile médiévale. Cette dernière publication constitue en quelque sorte la somme de ses recherches relatives aux juifs de Sicile. Précisons tout de suite qu’il n’a pas pu avoir connaissance des trois volumes dont il sera question plus loin.

L’ouvrage de H.B. se divise en quatre parties : l’école, la maison, la place et l’assemblée. Ces titres très laconiques doivent être explicités: les réalités auxquelles ils réfèrent sont en effet singulièrement plus complexes qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Le premier, l’école, désigne la tradition à laquelle appartiennent le judaïsme sicilien, sa culture ct sa vie religieuse. Ce sera l’occasion pour l’auteur d’en montrer l’antiquité et de résumer l’apport si important de la Genizah pour l’étude et la compréhension de sa période «ancienne», qui s’achèvera en gros vers 1200 avec le relâchement de ses rapports avec l’Orient en général et l’Égypte en particulier. La physionomie du judaïsme sicilien n’en sera pas altérée pour autant car, estime l’auteur, à cette époque «une société particulière a été mise en place sur le modèle du judaïsme oriental» (p. 29). Il subsistera donc comme une enclave orientale au sein du judaïsme de l’Occident chrétien et H.B. s’attachera à en montrer la permanence à travers les bouleversements politiques que l’Île connut à partir du retrait musulman. Il ne cherchera pas à en minimiser l’importance et il convient d’attirer une attention particulière sur les excellentes pages qu’il accorde dans ce contexte à la mutation normande.

Tout au long de sa recherche sur les caractères originaux de la société judéo-sicilienne, il insistera particulièrement sur son attachement à la langue arabe: son usage se serait maintenu jusqu’au XIVe siècle pour ne reculer vraiment, sous les assauts de la romanisation, qu’au siècle suivant. Il n’aura pas de mal à en retrouver les traces dans la très riche documentation archivistique dont se nourrit tout son ouvrage. L’absence quasi-totale de sources hébraïques ou, tout au moins, écrites en caractères hébraïques, a contraint l’auteur à se tourner vers des sources d’origine exclusivement chrétienne ou presque. On ne saurait lui reprocher d’avoir négligé les premières, puisqu’elles n’existent pas! Il s’est cependant trouvé dans l’obligation de porter un regard extérieur sur une communauté qui existait en marge de la communauté sicilienne. L’abondance des documents mettant en scène des juifs lui a cependant permis de révéler la très large utilisation des noms et des prénoms d’origine arabe par les juifs de Sicile. On pourra cependant se demander s’il n’y pas là une manifestation d’un conservatisme familial, multiplié par l’usage oriental de donner au petit-fils le nom du grand-père encore en vie, et confirmé par un attachement persistant aux prénoms, surtout féminins, d’origine plus ou moins germanique dont ont fait preuve les communautés juives d’Europe centrale et orientale. Les exemples invoqués, notamment dans le domaine de l’onomastique, sont indiscutables, mais le nombre des textes disponibles attestant l’existence d’un judéo-arabe sicilien reste bien limité, peut-être encore davantage que dans la Malte voisine. Est-il suffisant pour en tirer des conclusions aussi catégoriques en ce qui concerne la résistance de cette «lingua ebraica» à la romanisation et pour préciser le cadre précis de son utilisation?

Le même problème se pose pour les livres: les listes et les mentions des titres ou des auteurs sont plus nombreux que les manuscrits conservés. Tout au plus peut-on remarquer qu’il n’y est pratiquement pas fait état de livres d’auteurs juifs siciliens: presque rien qui ne fasse partie de l’héritage commun des communautés juives méditerranéennes. Une approche de la vie intellectuelle des juifs de Sicile qui s’appuierait uniquement sur ce genre de documentation, qui avantage par la force des choses les livres relatifs au culte domestique et public, risquerait de se révéler insuffisante, et même d’induire en erreur. L’examen des manuscrits hébraïques ou en caractères hébraïques qui ont été conservés jusqu’à nos jours dans les bibliothèques publiques ne confirme pas toujours les observations qui ont pu être faites jusqu’à présent. Il faut cependant reconnaître qu’ils ne sont pas très nombreux: à peine trente manuscrits datés1 (certains sont composites) et quatre dont la date a pu être déterminée. Ils sont d’ailleurs dispersés entre de nombreuses bibliothèques2. Les manuscrits scientifiques sont dominants: ils sont quinze, dont trois en judéo-arabe (Oxford, Bodléienne, Can, Or. 43, Laud, Or. 93, Hunt. 299; Berlin, SB, Or. 2° 4105; Leyde, Or. 1189; Vatican, Ebrei 341, 379, 567; Modène, Bibl. Estense µ R 8,8; Paris, BNF, héb, 1069, 1134; Munich, Cod. Heb. 261. Judéo-arabe : Vatican, Ebreo 361; Oxford, Bodl., Hunt. 505; Modène, Estense µ R. 5.15). lis sont suivis par huit manuscrits philosophiques et kabbalistiques (Vatican, Ebr. 207; New York, J.T.S. 1897; Parme, Bibl. Palatina 2632, 3131; Florence, Bibl. Laurenziana, Gaddi, 155; Paris, BNF, héb. 673, 831; Modène, Est. µ N. 8.14). Deux manuscrits sont consacrés à la kabbale et au midrach (Rome, Angelica, Or. 45; Vatican, Ebr. 99). Il faut encore ajouter une bible (Communauté israélite de Rome 287), un commentaire biblique (Vatican, Ebr. 91), un manuscrit consacré à la halakhah et au midrach (Vatican, Ebr. 176) et quatre manuscrits composites dans lesquels la kabbale, la philosophie, la linguistique, la halakhah et le midrach se côtoient (Florence, Laur., Gaddi 155; Vatican Ebr. 207). Trois sont d’une main sefarade (Oxford. Badl., Cano Or. 43 : Modène, Est. µ R. 8.8 et µ N. 8.14) et un d’une main achkenaze (Munich, Cod, Heb. 261). Il saute aux yeux que les livres de prières sont absents de cette liste, de même que les Pentateuques. Faut-il en conclure que les expulsés les ont emportés avec eux? Il n’est pas impossible que les livres d’intérêt scientifique proviennent des bibliothèques de quelques médecins. Les nombreux ouvrages bibliques, talmudiques et liturgiques repérés par H. B. sont absents de notre liste. Elle comprend par contre ces ouvrages de philosophie et de kabbale dont il a pu noter l’absence dans les inventaires et testaments qu’il a étudiés. Autant de raisons qui recommandent une grande prudence dans l’approche de la vie spirituelle des juifs de Sicile.

La première partie de l’ouvrage s’achève sur un vaste tour d’horizon sur la vie religieuse et ce qu’on pourrait être tenté d’appeler le rite des juifs siciliens. On pourra s’interroger sur ce qu’il comporte d’original et dans quelle mesure il s’est contenté d’assurer la transmission d’un héritage commun. Le Talmud était déjà devenu à cette époque la structure unificatrice et unanimement reconnue – l’Europe de ce temps n’a pratiquement pas connu le courant karaïte si présent en Orient – d’une diaspora dont les communautés juives s’étaient très naturellement regroupées autour de ce tronc commun. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’espace, à savoir la Sicile, la maison et la culture matérielle, la famille et le vêtement, les signes de l’identité y compris. L’auteur y détermine le nombre des juifs qui y résidaient à la veille de l’expulsion de 1492 : il y décompte, îles non comprises, 4257 feux, soit près de 23 500 âmes, ce qui indiquerait un accroissement d’environ 6 % par rapport à l’estimation correspondante pour 1454. Malgré les explosions de violence, leur statut semble avoir été relativement tolérable et leur brutale expulsion en 1492 ne fut pas précédée d’un large mouvement migratoire «volontaire». Il y a bien eu quelques départs pour la Terre Sainte, mais ils furent étroitement contrôlés et restèrent de peu d’ampleur (p. 318-319). Les juifs de Sicile restaient enracinés dans leur terre et leur statut de citoyen – il est attesté au moins à Catane – n’est pas sans rappeler celui de ces Bürger juifs dont on a pu relever la présence à cette époque dans quelques villes allemandes, notamment à Mulhouse.

Relevons dans le chapitre réservé au mariage le recours à la notion d’honneur : faut-il reconnaître dans ce terme l’ancienne notion de yihus si répandue dans les communqutés juives? Pour H. B. cet honneur se fonde «sur le sang, réservé et préservé. sur la richesse aussi, sur les privilèges qui assurent la dignité» (p. 161). Faut-il admettre que les réussites intellectuelles ou l’appartenance à une longue lignée rabbinique n’y jouaient pas un rôle très important? La pratique sicilienne s’écarterait sur ce point de la tradition méditerranéenne, telle qu’elle a été décrite par Goitein (p. 173). Il n’aurait sans doute pas été inutile de s’appesantir davantage dans ce contexte sur le passage de la tradition orientale, qui admet la polygamie, à la tradition occidentale, qui la rejette. H. B. note quelques cas de bigamie (p. 302) et veut y reconnaître une survivance. Le problème n’était pas neuf: il s’était déjà posé dans l’Espagne reconquise et il y avait été résolu non sans difficultés.

Le chapitre relatif à la maison et à la vie matérielle repose presque entièrement sur l’analyse de nombreux inventaires palermitains qui ont pu être conservés. L’uniformité de leur origine n’interdit pas la possibilité d’une généralisation: leur exemple vaut également pour les autres régions de la Sicile. L’auteur peut ainsi conclure à l’abandon total de la tenue orientale : les vêtements décrits dans les documents de la Genizah ont totalement disparu au profit d’un habillement moderne, auquel le reproche sera adressé à plus d’une reprise qu’il ne permet pas de distinguer les juifs de leurs voisins chrétiens! Faut-il en déduire que bien des mesures prescrivant aux juifs, de même qu’aux musulmans, le port d’un signe de reconnaissance étaient tombées en désuétude?

La troisième panic, imitulée «La place», traite des biens fonciers des juifs – beaucoup de maisons d’habitation et de vignes et pratiquement pas de champs –, de leur addiction à l’artisanat et de leur commerce, tant en Sicile qu’avec des pays plus lointains. Pour H. B. cet artisanat ne saurait être séparé de ses origines anciennes si bien connues grâce aux documents de la Genizah et il insistera sur sa continuité. L’auteur ne manquera pas de rappeler que le médecin et rabbin Joseph Abenafia, dont il sera encore question par la suite, avait proposé au roi en 1399 l’interdiction de la pratique de l’usure exercée par les juifs envers les chrétiens au même titre que celle que leur loi religieuse leur interdisait de réclamer à leurs correligionnaires! Les raisons qui ont pu inspirer cette démarche inattendue ne sont pas précisées, mais il semble bien qu’elle n’a guère suscité d’opposition de la part de la communauté juive sicilienne. Il faut sans doute en déduire que le prêt à usure n’avait pas joué un rôle bien important dans leur vie économique et qu’ils pouvaient s’en passer. L’enrichissement très relatif de ceux qui avaient décidé de passer outre n’y avait pas provoqué une explosion d’hostilité qui aurait pu constituer une menace réelle pour leur communauté. Le cas de la Sicile restera toutefois exceptionnel: leur rejet du commerce de l’argent ne sera pas imité sous d’autres cieux!

L’effondrement de leur commerce avec l’Afrique, pourtant si proche, peut surprendre, d’autant plus qu’une bonne partie de cette activité se verra détournée dès le début du XIVe siècle vers Majorque (p. 253). Avait-il fallu profiter des voies et des marchés ouverts par les marchands de cette île?

La quatrième et dernière partie de l’ouvrage, «L’assemblée», est consacrée à l’examen de la communauté et du régime d’autonomie interne qui la régissait. La monarchie et les villes n’ont jamais mis en doute l’existence d’une communauté juive, quelle qu’ait pu être la désignation adoptée, qui serait appelée à représenter ses juifs, lesquels ne pouvaient échapper à son autorité en prétextant une indépendance supposée: ils ne pouvaient survivre en tant que juifs que s’ils restaient membres de leur «université». Celle-ci les administrait par l’intermédiaire de dirigeants, dont on ne sait pas toujours comment ils ont été désignés. Le chef de la communauté sera bientôt assisté d’un conseil à la composition souvent variable. Tous les membres de la communauté jouissaient-ils du droit de vote? Il est probable que seuls les contribuables le détenaient et que les votes étaient pondérés, les trois catégories traditionnelles d’électeurs – les riches, les moyens et les médiocres – recevant une représentation numériquement égale au sein du conseil de la communauté. On pouvait aussi faire recours au tirage au sort à l’intérieur de chaque catégorie. Les pauvres étaient exclus du système. Il n’y a rien de bien original dans cette manière de procéder et il est clair que les juifs de Sicile n’avaient guère innové.

Leurs communautés étant suffisamment nombreuses, on ne manquera pas de se poser la question si elles ont pu ou voulu se réunir dans ce que Salo W. Baron appelait une «supercommunity», réunissant et fédérant toutes les communautés locales. Sans doute faut-il noter l’apparition vers la fin du XIVe siècle d’un nouveau personnage investi d’un grand pouvoir sur les habitants de l’île : le dayyan kelali, le juge général, que nous appellerons, faute de mieux, le grand rabbin de la Sicile. Cette évolution ne présente aucun caractère d’originalité et elle est bien connue dans les communautés juives contemporaines d’Europe occidentale et centrale3. Elle n’a pas été limitée à la péninsule Ibérique, où le juge des juifs est connu en Aragon depuis 1258. Le «arraby mor» remplira des fonctions analogues vers la fin du XIVe siècle en Castille. La présence du Rab de la Corte est bien attestée et on pourrait multiplier les exemples tirés de la France et de l’Empire. Il n’y a donc aucune raison de penser qu’il s’agit là d’une initiative des communautés juives réunies: son apparition a plus à faire avec l’évolution de la politique royale envers les juifs - il était souhaitable qu’un juif le représente auprès des «serfs» de sa chambre et ses «serfs» auprès de lui - qu’avec une volonté de modernisation de l’institution rabbinique. C’était en fait une grossière ingérence dans la vie religieuse des communautés juives, étant donné que c’était le roi qui désignait cet important personnage et qu’il n’était nullement tenu de les consulter avant d’arrêter son choix. Les communautés juives ne cessèrent de s’y oppposer, même quand la prudence la plus élémentaire aurait dû leur imposer un silence prudent. Les rois n’en avaient cure et entendaient se réserver le droit exclusif de nommer le grand rabbin. Ils passèrent donc outre sans beaucoup hésiter et beaucoup considérèrent que leur médecin juif remplirait très bien cette fonction. Le roi Martin n’innova donc pas quand il nomma à cette fonction Joseph Abenafia, lequel était sans doute son médecin personnel et d’origine espagnole de surcroît. Il fut certainement chargé de mettre en place en Sicile une institution qui était déjà généralisée en Espagne. Les communautés siciliennes entreprirent alors un long combat tendant à l’abolition définitive de cet office. Elles n’eurent gain de cause qu’en 1447, soit un demi-siècle plus tard ! Il avait fallu payer pour obtenir ce résultat. L’unité du judaïsme sicilien réuni, bon gré mal gré, autour de la personne de son grand rabbin ayant été rompue, il y fut lentement remédié par l’intensification d’un processus de fédéralisation sur lequel la communauté de Palerme, la première du royaume, devait exercer une influence majeure.

L’auteur examinera ensuite certains événements dans lesquels on pourrait être tenté de découvrir des signes prémonitoires de l’expulsion des juifs de Sicile. Il n’aura pas de peine à montrer la vanité de cette tentative: pour lui l’expulsion fut «le fruit malheureux d’un choix fait ailleurs, le prix payé à la réunion de la Sicile à la Couronne d’Aragon...» (p. 327). Il est en effet avéré que malgré quelques rares explosions de violence et la pression constante de la religion dominante, les juifs de Sicile ne furent pas tentés d’en fuir le séjour. Ils y avaient généralement connu des conditions d’existence très supportables et ils n’en partirent que forcés et contraints.

Dans une conclusion trop brève l’auteur s’attache à montrer la grande importance du rôle joué par l’héritage oriental dans la conservation de l’originalité juive de la communauté sicilienne. Il insiste beaucoup sur le choix linguistique qu’ils ont fait en dépit du reflux musulman. En a-t-il été ainsi jusqu’à la fin et le judéo-arabe sicilien n’a-t-il pas dû chercher un dernier refuge dans le cadre de la vie familiale? Les juifs de Sicile ont certainement été bilingues et ils ont pratiqué la langue du pays tout autant, sinon plus, que l’arabe. Il faut d’ailleurs constater que les expulsés de l’île préférèrent s’installer dans leur très grande partie dans des pays turcophones, plutôt que parmi des populations arabophones comme on aurait pu s’y attendre ! Ces quelques lignes n’ont pas la prétention de rendre compte de toute la richesse de l’ouvrage de H. B. Il nous a restitué un pan entier d’un passé juif qui a sombré dans l’oubli avec l’expulsion de 1492. L’auteur a notamment retiré le voile qui occultait la vie des petits et des menus au profit d’une élite intellectuelle et économique qui avait tendance à monopoliser la scène. Son étude est d’ores et déjà assurée de trouver sa place sur le rayon des livres de référence relatifs à l’histoire juive médiévale et il faut lui en exprimer toute notre reconnaissance. Nous nous permettrons cependant d’exprimer un regret. L’exemple de la Sicile n’est pas unique: la communauté juive espagnole arabophone a également résisté un certain temps au reflux de la vague musulmane arabe! Les communautés espagnole et sicilienne sont contemporaines et elles ont procédé en même temps à la recherche des solutions, quelquefois convergentes, quelquefois divergentes, qui devaient leur permettre de survivre et de se maintenir dans un monde redevenu chrétien. Il n’aurait pas été inutile de leur consacrer une étude comparative, d’autant plus qu’un même décret a mis fin à leur existence le même jour. Il n’est pas impossible que l’auteur ait été porté à minorer l’influence judéo-espagnole sur la communauté sicilienne et on regrettera que l’absence d’un index ait rendu certains repérages et certaines comparaisons très ardus.

Il nous reste à ajouter un certain nombre d’observations de détail faites en cours de lecture: p. 26: les beth din, quelle qu’ait pu être l’influence de leurs membres, ne présidaient pas les communautés. Ils se réservaient un droit de regard sur les activités des anciens, qu’ils pouvaient juger et déposer, mais ils ne se substituaient pas à eux; p. 72 : episcopus correspond à rabbin; p. 74 : bain au fleuve. Il faut sans doute comprendre, sans installation particulière; bain hebdomadaire de la néophyte de Mazara. Il s’agit plutôt de la fréquentation du hammam que de celle du bain rituel, qui n’a rien d’hebdomadaire; p. 75 : «ils détachent sans doute aussi la graisse». Uniquement celles qui sont interdites à la consommation juive; l’interdiction de la partie postérieure de l’animal est de rigueur quand les préposés som incapables d’en exciser le nerf sciatique (v. Gen. 32, 33); l’utilisation d’une présure animale préparée conformément aux prescriptions de la loi rabbinique n’est pas prohibée; p. 77 : l’interdiction du mélange des laits de chèvres et de brebis est bien surprenante et la note ne fournit aucun élément d’explication; p. 78 : le vin cacher ne cesse pas de l’être parce qu’il est conservé dans une maison chrétienne! P. 88: le herem ha-yisub est-il attesté dans les communautés orientales? P. 137 : le mikweh devant être directement alimenté par la nappe phréatique, l’immédiate proximité d’un puits ne saurait surprendre; p. 138: les cimetières juifs orientaux ont toujours avantagé la pierre tombale couchée au détriment de la stèle; p. 159 : le mariage juif a généralement perdu son caractère privé au Moyen Âge, avec l’obligation de le bénir en présence d’un quorum de dix hommes adultes; p. 188 : la salera est certainement un instrument à saler la viande pour en permettre la consommation juive. Il ne saurait donc être question de l’utiliser dans sa cuisson ou précuisson; p. 189: le redoublement des instruments culinaires trouve sa suite naturelle dans une vaisselle de table nombreuse, puisqu’il faut éviter absolument la confusion entre le lacté et le carné; p. 192 : le sargenes n’est pas connu sous ce nom hors des pays allemands. Linceul serait préférable. P. 292 : le terme chynisia, synagogue, qui est attesté ailleurs, doit être rapproché du beth ha-kenesset, plutôt que de kanisa, église: p. 303 : c’est le rabbin qui autorise le sohet à remplir ses fonctions et qui lui délivre son diplôme. Il restera toujours son supérieur et sera donc autorisé à vérifier ses connaissances à tout instant et à le déposer le cas échéant. C’est ce que le rabbin de Palerme a fait.

1. Dont deux pour l’origine desquels on peut hésiter entre Syracuse et Saragosse.

2. Ces renseignements nous ont été aimablement communiqués par le Dr. Edna Engel, que nous nous empressons de remercier, à partir des données rassemblées par le Hebrew Paleography Project de l’Académie des Sciences d’Israël et de la Bibliothèque Nationale d’Israël.

3. Pour toute cette problématique voir Simon Schwarzfuchs, A Concise History of the Rabbinate, Londres. 1993, p. 38-45.

Simon Schwarzfuchs
Revue des Etudes juives, 164 (1-2), janvier-juin 2005.