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Couv Anne 0x200Anne Beaumanoir

Une Juste parmi les Nations

Si elle déclina l’offre qui lui fut faite à « Filles de France », le journal de Danielle Casanova, c’est parce qu’elle vit dans cette proposition une forme d’instrumentalisation au profit d’un féminisme qui ne lui convenait pas. Une « anecdote », si l’on veut, dans le parcours hors normes d’Anne Beaumanoir qui, pétrie d’idéaux d’égalité, de justice et de liberté, s’est engagée à 17 ans contre ceux qui opprimaient son pays, puis aux côtés de ceux que son pays opprimait. L’histoire que cette neurologue pétillante et généreuse de 87 ans retrace dans « Le feu de la Mémoire. La Résistance, le communisme et l’Algérie 1940-1965 », paru aux éditions Bouchène en 2009, est la sienne : celle de 25 ans de militantisme antinazi, anticolonialiste et internationaliste. L’expérience quotidiennne de la clandestinité en est bien plus que la toile de fond. Entretien avec une « porteuse de valises » et de mémoire, bretonne, amoureuse de la Corse et citoyenne d’honneur de Bastia.

— Anne, pourquoi avoir choisi d’écrire et de sortir ce livre couvrant la période 1940-1965, maintenant ? Vous auriez pu le faire plus tôt...

— J’ai écrit cela il y a à peu près 10 ans, pour mes petits-enfants et pour moi-même. Il y a deux ans, un ami est venu m’interviewer pour un de ces livres qui sont parus sur les « porteurs de valise ». Comme il me téléphonait souvent pour avoir des informations, j’ai fini par lui donner ces écrits. Il a tellement insisté en me parlant de ce petit éditeur algérien, Bouchène, qui avait été menacé par des islamistes, qu’il a fini par me convaincre de reprendre ces écrits pour en faire un livre.

— Comment a agi en vous ce « feu de la mémoire » qui a donné le titre de votre bouquin ?

— Ce titre n’est pas de moi (j’avais choisi celui de « Mémoires anecdotiques »). L’idée est de mon préfacier et je l’ai trouvée très bonne parce que, ne parlant pas du reste de ma vie qui est très banal, ce livre renvoie aux événements que j’ai vécus, que je raconte et qui m’ont faite telle que je suis encore aujourd’hui. C’est ma mémoire qui me porte, en quelque sorte. Je suis restée la même à cause de ces 25 années-là, vécues entre 1940 et 1965.

— Justement, quelle femme ces événements ont-ils façonnée ?

— Je suis cette femme d’engagement qui s’est toujours tenue droite et n’a jamais renié son passé.

— Sur quelle base avez-vous travaillé, il y a dix ans, puisque d’après ce que raconte votre livre, la seule période où vous ayez tenu à jour un journal est celui de votre emprisonnement, qui a duré quelques mois ?

— Je m’en suis tenue à mes souvenirs. D’ailleurs, ceux qui liront ce livre se rendront compte qu’il contient très peu de dates précises, plutôt des éléments de contextualisatian, des repères.

— Il y a quand même beaucoup de détails de situations. Au-delà de votre parcours de vie, ce livre a une dimension historique indéniable. Les gens de ma génération peuvent y apprendre un tas de choses...

— C’est vrai. Les situations que j’évoque sont celles qui, évidemment, sont restées dans ma mémoire compte tenu de leur caractère particulier. J’ai traversé un moment historique où, notamment, l’engagement d’une femme était exceptionnel. Mais ce dont je parle, c’est avant tout de mon ressenti, de la clandestinité que j’ai vécue comme une prison.

— La force du livre est de savoir rendre compte, sans fioritures, du quotidien de clandestin fait de petites actions, de rencontre furtives, d’« amours de restrictions » comme vous dites vous-même, d’expériences prosaiques... On n’a pas le temps de s’apitoyer, de s’apesantir. C’était le but recherché ?

— Tout à fait. Je ne voulais surtout pas faire lourd. Il s’agissait de mettre en valeur l’engagement en soi qui est pour moi quelque chose de vital. Et cette vitalité est constitutive de ma mémoire puisque je ne me souviens sans doute pas des choses les plus lourdes.

— Votre quotidien de clandestine vous a conduite à faire un drôle de tour de France, à la fois physique et intellectuel. Parmi les personnes que vous avez croisées, Laurent Salini. Est-ce votre vraie première rencontre avec la Corse ?

— En quelque sorte, la rencontre physique avec l’île s’étant faite un peu plus tard, à la trentaine, en bateau. Mais comme je le dis dans mon livre, Laurent Salini, avec l’éloquence dont j’ai pu constater ensuite qu’elle caractérisait les Corses, savait très bien parler de son « pays ». Il le faisait lorsque nous nous baladions ensemble dans les rues de Marseille. C’était un très bon copain avec qui j’ai partagé quelques loisirs. Comme, depuis un certain temps déjà, je viens régulièrement en Corse, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je cherche à savoir s’il était encore en vie.

— Pour en revenir au cœur de votre bouquin tout en restant en Corse, vous dites de la clandestinité que l’on y devient sa propre ombre, qu’elle est une « marche insidieuse vers la nudité de soi » et que son expérience ne peut qu’avoir un impact indélébile sur la personnalité. Mais il y a aussi le fait collectif. Quel regard portez-vous sur la clandestinité d’une partie du mouvement nationaliste corse ?

— Ne votant pas en Corse et n’étant pas Corse - bien qu’adorant l’île -, je ne peux pas me prévaloir d’une opinion arrêtée. Mais au fond, je crois que cette clandestinité n’apparaît pas comme l’engagement le plus rentable pour l’avenir de la Corse.

— Donc vous voyez d’un bon œil la percée des nationalistes modérés.

— Je crois que si j’étais Corse, les nationalistes modérés seraient les miens.

— Dans votre livre, il y a une large place pour l’autocritique et la critique. Le parti communiste n’est pas épargné. Ce qui se met en place au lendemain de la libération de l’Algérie non plus. Comment la militante que vous êtes a pu transmuer chaque fois sa déception en nouvel élan ?

— Il ne faut jamais baisser les bras. Après le communisme, je me suis engagée auprès des Algériens. Aujourd’hui, je ne vous dirais peut-être pas que c’est ce que j’ai fait de mieux. Mais je ne regrette pas. Ça n’a pas conduit l’Algérie là où je pensais qu’elle irait. C’est évident. Mais, si depuis toute jeune, je n’avais pas été engagée auprès de ceux qui souffrent, qui revendiquent quelque chose qui me semble juste - la liberté et le droit d’être eux-mêmes -, je n’aurais pas été cohérente avec moi-même, car j’ai ça en moi.

Un témoignage critique

En se racontant dans « Le feu de la mémoire », « Annette », comme l’appellent ses proches, s’interroge sur les ressorts de l’engagement et sur son intimité. Sous cet angle critique, elle n’épargne ni sa propre suggestion au Parti Communiste de l’après-guerre ni son adhésion à la lutte d’émancipation algérienne. Ce faisant, elle s’inquiète de l’usage que certains font des grands mythes émancipateurs et met en garde contre le manque de vigilance vis-à-vis des idéologies prometteuses du bonheur pour tous, sous réserve d’une obéissance aveugle à l’élu. Son récit se veut un plaidoyer pour le militantisme adressé à la jeunesse.

— En parlant du communisme avec lequel vous avez pris vos distances il y a longtemps, l’arrivée de Dominique Bucchini à la présidence de l’Assemblée de Corse a-t-elle été une bonne nouvelle pour vous ?

— Plus exactement, c’est avec le Parti Communiste que j’ai pris mes distances. J’ai compris que si l’idéologie était philosophiquement juste, son application s’avérait trop difficile. Ça reste pour moi une espèce d’utopie. Ceci dit, j’ai été très contente d’apprendre l’élection de Dominique Bucchini à la tête de l’Assemblée. Je pense que c’est une très bonne chose pour la Corse, eu égard à la réputation d’honnêteté de cet élu que je n’ai pas l’honneur de connaître. Cela peu contribuer à débarrasser la Corse de ses démons, dont le clanisme, à condition que ne naisse pas un clanisme de parti.

— Mohammed Harbi a préfacé votre livre... Comment cela s’est-il fait ? C’est mon éditeur qui a pensé à lui. Je connais évidemment Harbi depuis la guerre d’Algérie. Comme j’appartenais à la gauche du FLN, mes amis étaient des gens comme lui, avec qui je partageais la même vision politique pour l’avenir de l’Algérie. Donc je suis restée en contact avec lui et il fait partie de ceux qui m’ont encouragée à reprendre mes écrits pour en faire un livre.

— Pour quoi militez-vous aujourd’hui ?

— A mon âge, je ne milite plus vraiment ! Mais, par exemple, je suis très engagée affectivement - ce qui se traduit par des petite actions - auprès des sans-papiers ou encore de jeunes scientifiques qui ont du mal à s’intégrer.

La vie d’une femme engagée

Née il Y a 87 ans dans un petit village de la côte bretonne, Anne Beaumanoir s’est engagée à 17 ans dans la Résistance contre l’occupant nazi. Membre du Parti Communiste, elle en démissionne en 1955 avant d’être « porteuse de valises » pour le FLN. Arrêtée en octobre 1959, elle sera condamnée à 10 ans de prison. Enceinte au moment de son incarcération, elle bénéficiera, grâce à des complicités dans son milieu professionnel, d’une mise en liberté surveillée pour son accouchement. Elle en profitera pour gagner clandestinement la Tunisie où elle sera médecin de l’ALN. A l’indépendance de l’Algérie, elle sera membre du cabinet du ministre de la Santé et des Affaires sociales. En tant que membre du premier gouvernement de la République Algérienne présidé par Ben Bella, elle sera contrainte en 1965 de quitter à nouveau clandestinement l’Algérie pour la Suisse où elle reprendra ses activités de neurophysiologiste clinicienne (à ce titre, elle aura notamment travaillé - ce qui n’est certainement pas un hasard - sur les processus de mémorisation et les réflexes conditionnés). La seule fierté de cette femme à la trajectoire de vie exceptionnelle, est d’être, « comme ses parents, une juste parmi les nations ».

Propos recueillis par EVA MATTEI
L’Informateur Corse, n° 6310, du 16 au 22 avril 2010

 

Article La Provence

Anne Beaumanoir, une grande résistante

Le cinéma Le Labor était rempli d’auditeurs attentifs à Dieulefit, ce soir du 5 novembre, venus rencontrer Anne Beaumanoir, grande résistante décorée de la médaille Yad Vashem.

Anne Beaumanoir réside depuis 20 ans « avec plaisir » précise t-elle à Le poët Laval.

Anne Beaumanoir répond avec simplicité à chacun de ses trois interlocuteurs venus l’interroger sur une tranche de sa vie (1940-1965) qu’elle vient d’écrire. Et quelle histoire !

Bernard Delpal, secrétaire de Patrimoine Mémoire et Histoire du Pays de Dieulefit (PMH), l’interroge d’abord sur sa vie de femme dans la résistance où elle s’est engagée toute jeune, en 1942 à 18 ans.

Puis c’est à Anna Tüne, citoyenne allemande, membre de PMH, de prendre le relais et de la questionner sur ses relations quasi affectives avec le Parti Communiste et sur les sentiments qui la traversent lors de sa rupture avec ce parti. Annette est claire. « Très vite après la victoire sont arrivées les désillusions ».

Jean-Marc Fournier, du Savoir Partagé (Université Populaire du Pays de Dieulefit), prend la suite des questions. En somme à entendre cette grande dame, une vie simple, pleine d’un engagement naturel et permanent au service d’une cause universelle, la justice, pleine d’une détermination sans faille et d’une joie de vivre qu’elle iradie.

Ce formidable témoignage chacun peut en retrouver la tonicité dans son livre "Le Feu de la Mémoire", Editions Bouchène, un livre avec lequel elle ne prétend pas faire oeuvre d’historienne mais simplement témoigner des histoires qu’elle a vécu. A la fin de cette presentation, qui rassemblait plus de 80 participants, Jean-Pierre Haillus, fils d’un cadre militant du PC qui vivait à Dieulefit, offre à Anne Beaumanoir une lithographie dédicacée à son père par le grand peinte Boris Taslitky.

Le dessin qui date d’un voyage en Algérie (1952) représente l’un de ces paysans du djebel, dans son habit traditionnel, entouré de deux femmes voilées. Ce cadeau provoque chez Annette une bouffée de souvenirs et l’expression d’une très sincère et très communicante émotion.

J.-N. C.