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Akoun 0x200Né à Oran

Akoun écrit dans une écriture sobre dont la rigueur est une fenêtre où se voient les sentiments. Son autobiographie est écrite à la troisième personne: signe de la distance avec un lui-même qui lui a échappé - l’enfant et l’adolescent qu’il a été à Oran de 1930 à 1950? S’y étalait démonstrativement, dans cette colonie des Français, une Algérie Potemkine dont le décor servait de cadre aux populations créoles provenant des ressacs méditerranéens. Celui qui n’a jamais contemplé les lions montant la garde, place d’Armes, devant l’hôtel de ville d’Oran, aura quelque difficulté à imaginer ce que fut l’Algérie coloniale1. La France coloniale avait, non sans calculs, englobé les Algériens/juifs, par le décret Crémieux de 1870, dans une citoyenneté française qui fut toujours refusée aux Algériens/musulmans. Cela de manière précaire : Vichy, qui abolit le décret Crémieux, rendit pour quatre ans les juifs à leur indigénitude, mais sans les détacher, au contraire, de leurs adhérences françaises.

On comprend pourquoi Akoun, plus qu’à Oran, connaît et fréquente plus d’Algériens à Paris plus tard, dans les années cinquante, quand il y fait des études de philosophie et de psychologie. A Oran, pour échapper aux normes du clan familial et aux routines juives - qui sont aussi protectrices -, il peut verser dans une émotion religieuse, bien distincte de la religiosité et de la pratique ordinaires; il est l’ami du jeune Sanchez, dont il partage les jeunes émois littéraires; il se lance avec délectation dans les études, sous l’admiration complice de son père ébéniste, émerveillé d’avoir engendré une incarnation de l’espoir de ses jours; il pratique avec ferveur le scoutisme.

Après le bac, puis après une année passée à Alger, Akoun suit sa famille, émigrée à Paris pour survivre. Son père devient ouvrier chez Renault. Il y travaille dur et il meurt assez jeune. Après le scoutisme, son fils avait adhéré au parti communiste algérien. A Paris, le parti communiste français continue à être le lieu de son affirmation et de ses attentes. A la cellule philo de la Sorbonne, assez pontifiante et guindée, il préfère celle de psycho, plus décontractée, où la communauté militante se vit comme une bande de copains. Il épouse la fille d’un militant convaincu. Mais, en politique, il est attiré par Socialisme ou Barbarie. Et en musique et en cinéma, il adore les Américains qui l’avaient déjà fasciné lors du débarquement de novembre 1942. Tenu de rendre sa carte au parti après le 1er novembre 1954 - le parti ne voulait pas endosser d’actions illégales -, il ne la reprit jamais. Pendant la guerre de reconquête coloniale de 1954-1962, cet enfant dérivé de la famille du parti est à Paris un jeune porteur de valises. Il a des amis algériens -Aziz Benmiloud et Mohammed Harbi, notamment. Avec eux, il est de ceux qui tentent de bâtir à Paris une centrale étudiante détachée de toute référence au monde musulman. En vain: la centrale devait se dénommer UGEMA - Union générale des Étudiants musulmans algériens. Exclu d’algérianité, Akoun, qui s’était voulu de cœur un Algérien de raison, resta français.

Son retour en Algérie, en 1963, à l’invitation officielle de Harbi, alors directeur de Révolution africaine, lui révèle qu’il est des pages qui se tournent à jamais. La même année, la Constitution de l’Algérie fait de l’islam la religion de l’État et le code de la nationalité déduit cette nationalité de la religion musulmane: il suffit, quel qu’ait été son passé politique, de s’appeler Mohammed pour l’avoir. Mais il est vrai que les juifs d’Algérie avaient bel et bien lié globalement leur destin à celui du colonialisme français en Algérie. Dès lors, la vie et la carrière d’Akoun se déroulent en France - il finit professeur à l’université René Descartes à Paris -, dans l’ambiance et les connivences où il se meut, dans les affrontements et les combats qu’il vit. Harbi, l’ami cher, emprisonné puis privé de liberté dans son pays, de 1965 à son évasion en 1973, avait dès lors une préoccupation et un destin algériens. Lui non.

Même s’il a évolué, même s’il apprécie avec un humour tendrement distancié ses engagements originels, il est resté fidèle à ses amitiés, et il n’écrit jamais en has been mordant et persifleur. Les amis de cette science du singulier qu’on dénomme histoire doivent lire Akoun ; et aussi les amis de l’Algérie. Son livre, parabole d’un non advenu, est pourtant aux antipodes des fadaises nostalgériques. Il est programme non dit, mais clair, pour une Algérie ouverte, libre et plurielle.

1. L’auteur de ces lignes a été, en 1967-1968, professeur à Oran au lycée ex-Lamoricière - rebaptisé Pasteur après l’indépendance - que fréquenta Akoun.

Gilbert Meynier