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Couv Sayad2 0x200Histoire et recherches identiraires

Ce n’est pas sans plaisir que le lecteur retrouve Abdelmalek Sayad dans un texte d’une quarantaine de pages et un entretien datant de 1996, en funambule de l’écriture et de la pensée, dont la prose, toute en circonvolutions savantes et pourtant légères, se déploie sans aucune ostentation à la différence de bien des textes assénés parfois par la recherche.

L’Histoire, le besoin d’histoire est au cœur de toute recherche identitaire qui conduit à interroger les origines pour rendre le présent plus intelligible. Parce que l’Histoire n’est pas une connaissance ex nihilo, une œuvre scientifique stricto sensu, mais aussi objet politique, A. Sayad montre ici les conditions sociales de constitution des discours historiques tant sur l’émigration-immigration que sur l’Algérie coloniale et postcoloniale. «Nous souffrons et notre histoire souffre d’une extrême pauvreté et d’une grave indigence» écrivait l’auteur devant l’exclusion, par les histoires officielles soumises à la pensée d’État, des populations émigrées-immigrées d’une part et des mouvements migratoires qui ont mis en relation deux sociétés d’autre part. De ce point de vue, émigration et immigration ne manquent pas d’apparaître comme de véritables «hérésies» et malgré tous les beaux discours, laissent toujours planer un «air de suspicion».

«L’immigration est dans son actualité une réalité interdite d’Histoire» et cette «réduction déplorable» lèse d’abord les émigrés-immigrés : « Renouer les fils de l’histoire [...] ce n’est pas simplement une nécessité d’ordre intellectueln c’est aujourd’hui une exiigence d’ordre éthique en ce qu’elle a sa répercussion sur tous les actes de la vie quotidienne de chacun de nous, sur toutes les représentations que nous nous donnons de nous-mêmes [...] C’est une exigence qui conditionne l’intégrité de notre être, la cohérence de notre système de relation avec nous-mêmes, c’est-à-dire avec nos semblables ou nos homologues […], avec ceux dont nous avons été séparés par le fait de l’immigration [...] et, pour finir avec nos contemporains du même lieu, la société d’immigration ».

A. Sayad ajoute à toutes ces raisons «les effets qui résultent des mutilations imprimées à l’histoire de l’Algérie». Brossant les contours de l’histoire coloniale et postcoloniale, il montre comment chacune d’elles, « pour des raisons homologues » procède « à une véritable occultation ». A. Sayad invite notamment les Algériens à poser «un regard neuf» sur ce passé, à assumer «cette paranthèse ‘honteuse’dont l’Algérie est pourtant, en partie, le produit». L’enjeu est d’importance, car «pour une société, avoir de l’histoire (ou avoir une histoire) [...] c’est faire son histoire en se donnant le maximum d’assurances qu’il faut pour maîtriser le présent et, à partir de là, concevoir et réaliser un futur qui soit œuvre de l’Histoire». Ainsi, l’Histoire ne se résume pas aux seuls résultats du travail des historiens.

Dans l’entretien qui suit, mené avec Hassan Arfaoui, A. Sayad revient sur la pensée sociologique, ses années de formation, sa rencontre et son travail avec Pierre Bourdieu, la guerre de libération, les premières recherches en Algérie et la prise de conscience que «le savoir sociologique peut servir en pratique». Ainsi, la «faillite la plus grave» du nationalisme algérien serait de ne rien avoir fait pour l’éducation du peuple. «L’Algérie ne guérira jamais de la situation actuelle, si elle ne fait pas un travail de réévaluation intégrale de son nationalisme», écrivait-il. Propos visionnaires et un brin tabous, aujourd’hui encore.

Mustapha Harzoune
Hommes & Migrations, N° 1242 - Mars-avril 2003